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Liberté

Seul mérite la liberté comme la vie celui qui chaque jour doit les conquérir. J.W. Goethe

La phrase de Goethe sonne comme un éloge de la liberté, mais elle contient déjà une exigence redoutable : la liberté n'est pas quelque chose que l'on possède, c'est quelque chose que l'on fait. Qui la pense comme un état stable, comme une sécurité acquise une fois pour toutes, la manque. C'est précisément ici qu'intervient un regard émancipateur et en même temps critique. Il prend la liberté au sérieux comme promesse et se méfie en même temps des images commodes sous lesquelles on nous la vend.

Liberté de, liberté pour

La distinction classique, formulée de façon célèbre par Isaiah Berlin, sépare la liberté négative (être libre de quelque chose) de la liberté positive (être libre de faire quelque chose).

La liberté négative désigne l'absence de contraintes : personne ne m'enferme, personne ne m'impose sa volonté. Mais les contraintes ne sont pas seulement des chaînes et des lois. Il existe des limites naturelles, comme la maladie ou la privation. En tant qu'êtres humains, nous avons des besoins naturels (manger, boire, dormir, la sécurité, la sociabilité, la sexualité ...) qui ne se satisfont pas tous d'eux-mêmes. Nous sommes contraints de dépenser du travail et de l'énergie pour les satisfaire. Ou bien nous contraignons les autres (la violence).
Il existe aussi des contraintes sociales qui se déguisent en normalité : la pression économique, les attentes, les rôles intériorisés. Qui ne considère que les entraves visibles passe à côté des invisibles, souvent plus efficaces.

La liberté positive pousse donc la question plus loin : libre pour quoi faire ? Quelles possibilités me sont réellement ouvertes ? Une autorisation formelle ne sert pas à grand-chose si les moyens d'en user font défaut. La liberté de la presse vaut pour tous, mais tout le monde ne peut pas se payer son propre journal. Un danger se cache toutefois ici, contre lequel la pensée critique met en garde : au nom de la liberté positive, de la véritable réalisation de soi, on peut justifier la mise sous tutelle. Qui prétend savoir ce qui rend les gens véritablement libres n'est souvent qu'à un pas de les contraindre à leur propre bonheur. Une attitude émancipatrice tient les deux pôles ensemble : elle défend l'espace protégé de l'individu et insiste en même temps sur les conditions matérielles d'une capacité d'agir réelle.

Le libre arbitre

Avant de parler de liberté politique se pose la question philosophique inconfortable de savoir si nous pouvons seulement vouloir librement. Les neurosciences et le déterminisme suggèrent que nos décisions ont des causes que nous n'avons pas choisies nous-mêmes. Mais conclure que la liberté est une illusion serait prématuré. Même si notre vouloir est façonné par l'origine, la langue et l'expérience, la différence subsiste entre agir par discernement et agir sous la contrainte.
La liberté signifie peut-être moins choisir à partir de rien que pouvoir examiner et réviser ses propres raisons. C'est précisément là le pont vers la pensée critique : est libre non pas celui qui n'a aucune attache, mais celui qui peut percer à jour ses attaches et les interroger.

Liberté politique et liberté de la presse

La liberté politique est plus que le droit de faire une croix sur un bulletin tous les quelques années. Elle désigne la possibilité de participer aux conditions dans lesquelles on vit et de les modifier si nécessaire. Une démocratie qui n'organise que l'approbation, mais décourage la critique, creuse la liberté par l'intérieur. C'est pourquoi la liberté de la presse n'est pas un luxe, mais une condition : sans information indépendante, aucune opinion fondée ne peut se former, et sans espace public, le pouvoir reste incontrôlé.

Mais ici encore, la vigilance est de mise. La liberté formelle de la presse ne garantit pas encore une presse libre. Là où quelques groupes dominent le marché, où l'attention devient une marchandise et où des algorithmes décident de ce que nous voyons, la diversité des voix peut s'appauvrir sans qu'aucun censeur n'intervienne. La non-liberté la plus subtile ne consiste pas dans l'interdiction, mais dans l'orientation de ce qui apparaît seulement dicible et pensable.

La liberté est donc essentiellement liée au fait d'imaginer du nouveau : de nouvelles solutions, de nouvelles voies, de nouvelles manières de vivre, de nouvelles manières de penser.

Liberté et richesse, liberté et pauvreté

D'abord la bouffe, ensuite la morale. Bertolt Brecht

La question sociale passe ainsi au premier plan. Liberté et situation matérielle sont inséparables. Qui lutte pour sa survie quotidienne est formellement aussi libre que le nanti, mais de fait prisonnier des nécessités. La richesse élargit la marge de manœuvre, elle procure du temps, de l'instruction et une protection contre les risques ; la pauvreté la resserre sur le strict nécessaire. Une société qui célèbre la liberté tout en acceptant l'inégalité la répartit inégalement et appelle cela justice.

Cela ne signifie pas qu'il faille opposer la liberté à l'égalité. Au contraire : une perspective émancipatrice voit les deux comme entrelacées. Il ne s'agit pas de rendre tout le monde identique, mais de garantir à tous les conditions réelles de prendre leur vie en main.

Ainsi le mot de Goethe nous ramène au début. La liberté n'est ni une possession ni un cadeau, mais une pratique qu'il faut sans cesse conquérir et interroger de façon critique, contre les puissances extérieures et contre nos propres commodités.