Mensonges, foutaises, bêtise
Toute affirmation fausse n'est pas un mensonge. Qui veut se défendre contre la manipulation doit savoir distinguer pourquoi quelque chose de faux est dit : par mégarde, par calcul ou par indifférence. Car les remèdes sont totalement différents : une erreur, on la corrige ; à un mensonge, on retire sa confiance ; une absurdité, on la démasque ; et à la foutaise, on répond en s'enquérant obstinément du fond des choses.
Dans cette section, nous affinons quatre distinctions que l'on confond sans cesse au quotidien. Nous introduisons chacune par une petite histoire, puis nous précisons les notions et nous expliquons pourquoi la distinction est importante.
Erreur et mensonge
Anna lance à son amie à travers le quai : « Le train ne part qu'à 14 h 30 ! » et toutes deux prennent tranquillement un café. À 14 h 00, le train s'ébranle. Anna avait en tête un horaire périmé. Elle s'est trompée. Si, en revanche, Anna avait su que le train partait à 14 h 00 mais l'avait dit faussement à son amie de propos délibéré, parce qu'elle voulait voyager seule, alors elle aurait menti.
Toutes deux énoncent la même phrase fausse. La différence ne réside pas dans le contenu, mais dans le savoir et dans l'intention :
- Erreur : quelqu'un tient pour vrai quelque chose de faux et le transmet de bonne foi. Il n'y a aucune intention de tromper : au contraire, celui qui se trompe croit lui-même dire la vérité.
- Mensonge : quelqu'un tient lui-même une affirmation pour fausse (ou sait qu'elle est fausse) et l'énonce malgré tout avec l'intention d'induire autrui en erreur.
Fait remarquable : un mensonge n'a pas besoin d'être objectivement faux. Celui qui tient quelque chose pour faux et le dit avec l'intention de tromper ment, même si cela s'avère par hasard exact. Ce qui est déterminant, c'est l'attitude à l'égard de la vérité, non le hasard du résultat.
Pourquoi c'est important : qui qualifie aussitôt de mensonge toute affirmation fausse empoisonne les conversations et prête une malveillance qui le plus souvent n'existe pas : la grande majorité des erreurs ne sont que des méprises. À l'inverse, un véritable mensonge mérite une autre réaction qu'une simple erreur : l'erreur se réfute par de meilleures informations, tandis qu'avec le mensonge, c'est la confiance elle-même qui est en jeu.
Absurdité et mensonge
Sur un tube de dentifrice, on lit : « Désormais avec une pure énergie de fraîcheur, pour un sourire qui rayonne de l'intérieur. » À côté, dans un autre pays, un tube portant l'inscription : « Recommandé par 9 dentistes sur 10 », un chiffre que le service marketing a inventé de toutes pièces. La première phrase ressemble à une affirmation, mais n'avance rien de vérifiable. La seconde affirme quelque chose de concret, qui est tout simplement inventé.
- Absurdité : un énoncé dépourvu de contenu clair et vérifiable. Il est grammaticalement correct, mais sémantiquement vide : ni vrai ni faux, parce qu'il n'avance aucune véritable affirmation sur le monde. Souvent, il ne fait que feindre le sens ou la profondeur (« absurdité aux accents profonds »).
- Mensonge : un énoncé doté d'une valeur de vérité. Il affirme quelque chose de déterminé qui est faux, et qui est donc en principe réfutable.
La différence : un mensonge, on peut le réfuter, parce qu'il affirme quelque chose de ferme. Une absurdité, on ne peut que la démasquer, parce qu'il n'y a rien à réfuter : il faut montrer qu'il n'y a aucune affirmation vérifiable.
Pourquoi c'est important : l'absurdité s'immunise contre la critique. Qui la prend pour une affirmation sérieuse gaspille son énergie dans de faux débats. La contre-question la plus efficace est la suivante : « Qu'affirme-t-on exactement ici, et à quoi reconnaîtrais-je que c'est faux ? » Si l'on ne peut y répondre, on n'a pas affaire à un mensonge, mais à une absurdité.
Foutaise (bullshit) et mensonge
Lors d'un cocktail, un invité pérore pendant de longues minutes sur la politique des taux de la banque centrale. Il ne connaît pas les faits et ne tient pas non plus à les connaître : il cherche uniquement à paraître compétent et à l'aise en société. Que ce qu'il dit soit exact ou non lui est au fond indifférent. Il ne ment pas ; il débite des foutaises.
Le philosophe Harry Frankfurt a résumé cette différence dans son essai On Bullshit (2005 ; trad. fr. De l'art de dire des conneries) :
- Le menteur : il connaît (ou croit connaître) la vérité et s'oppose sciemment à elle. C'est précisément pour cela qu'il prend la vérité au sérieux : il lui faut savoir ce qui est vrai pour le manquer délibérément.
- Le bullshitter : il lui est indifférent que ses propos soient vrais ou faux. Il n'est pas contre la vérité, il l'ignore. Son but est l'effet produit (l'impression, la conviction, la mise en scène de soi), non la tromperie sur un fait précis.
Image parlante : le menteur joue au jeu de la vérité, simplement du mauvais côté. Le bullshitter, lui, n'y joue pas du tout. D'où la célèbre conclusion de Frankfurt : c'est justement pour cela que la foutaise est « un ennemi plus grand de la vérité que ne l'est le mensonge ».
Pourquoi c'est important : la foutaise imprègne la publicité, les campagnes électorales et les réseaux sociaux. Un menteur, on peut le confondre avec des faits ; le bullshitter, non, parce que les faits ne l'intéressent pas. La véritable compétence consiste à reconnaître l'indifférence à l'égard de la vérité : se bat-on ici pour l'exactitude, ou ne cherche-t-on qu'à produire un effet ?
Bêtise et foutaise (bullshit)
Deux étudiants passent le même examen. L'un n'a pas révisé et comble la lacune par une réponse grandiloquente et ampoulée, censée faire impression : de la pure foutaise. L'autre a honnêtement révisé, mais n'a pas compris la matière, et écrit de bonne foi quelque chose de faux. Le premier cas est une stratégie, le second un défaut de compréhension.
- Bêtise : un manque de discernement, de savoir ou de capacité cognitive. Elle concerne le pouvoir-faire, et est en règle générale involontaire.
- Foutaise : une attitude communicationnelle d'indifférence à l'égard de la vérité. Elle concerne l'intention, autrement dit la posture, et peut tout à fait être habile et délibérée.
La différence : on ne peut reprocher la bêtise à qui fait de son mieux ; elle survient sans intention. La foutaise, en revanche, peut être hautement intelligente : ce sont souvent les personnes habiles et beaux parleurs qui produisent les foutaises les plus raffinées. À l'inverse, une personne « simple » peut être parfaitement sincère et soucieuse de vérité.
Pourquoi c'est important : nous avons vite fait de mettre les deux dans le même sac (« Quel idiot ! »), mais les remèdes diffèrent : contre la bêtise, l'instruction, la patience et l'explication sont utiles ; contre la foutaise, il n'y a qu'un moyen, exiger des comptes sur la vérité. Qui prend une personne sincère pour un bullshitter (ou inversement) réagit à coup sûr de travers, et se rend par là même plus facile à manipuler.
Cas particulier : l'auto-illusion
Un fumeur se répète depuis des années : « Un peu, ça ne fait pas de mal ; mon grand-père a bien vécu jusqu'à 90 ans. » Il ne ment pas à son entourage, mais à lui-même.
- Mensonge : tourné vers l'extérieur, avec la connaissance de la vérité.
- Auto-illusion : tournée vers l'intérieur. On tient pour vraie une contre-vérité agréable, parce que l'on veut la tenir pour vraie : la frontière entre savoir et non-savoir se brouille volontairement.
Pourquoi c'est important : l'auto-illusion est la forme la plus insidieuse, car le « coupable » et la « victime » ne font qu'une seule et même personne. Avant de pouvoir reconnaître la manipulation par autrui, nous devons reconnaître celle que nous exerçons sur nous-mêmes. C'est pourquoi la pensée critique commence toujours aussi tournée vers l'intérieur.
Vue d'ensemble
| Forme | Rapport à la vérité | Intention | Valeur de vérité | Remède |
|---|---|---|---|---|
| Erreur | tient le faux pour vrai | aucune tromperie | faux (de bonne foi) | correction, meilleure information |
| Mensonge | connaît la vérité, s'oppose à elle | tromper | faux (intentionnel) | vérification des faits, retrait de la confiance |
| Absurdité | aucun rapport à la vérité | le plus souvent l'effet | aucune (non vérifiable) | démasquer : « Qu'affirme-t-on ? » |
| Foutaise | indifférence à l'égard de la vérité | impression, effet | sans importance | exiger des comptes |
| Bêtise | veut la vérité, mais ne peut l'atteindre | aucune | souvent faux | instruction, explication, patience |
| Auto-illusion | refoule sa propre lucidité | se rassurer soi-même | faux (voulu) | examen de soi, honnêteté |
Ces distinctions ne sont pas un jeu académique. Qui les maîtrise réagit de manière plus appropriée dans chaque discussion, évite les reproches injustes, et se révèle nettement plus difficile à manipuler, parce qu'il se demande aussitôt : Est-il question ici de la vérité, ou seulement de l'effet ?
Sources et pour aller plus loin
- 🇬🇧 Harry G. Frankfurt : On Bullshit (Princeton University Press, 2005) ; 🇩🇪 éd. all. Bullshit (Suhrkamp, 2006) ; 🇫🇷 éd. fr. De l'art de dire des conneries (Mazarine/Fayard, 2006).
- 🇩🇪 Lügner, Bullshitter und Trottel (vidéo)
- 🇩🇪 Cours « Bullshit-Resistenz » (UdK Berlin, 2023) : Fake News