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L'anti-intellectualisme et le déclin de la pensée critique

Ceci est le résumé d'une très bonne vidéo sur l'anti-intellectualisme et les dangers qu'il représente pour nos sociétés démocratiques.

La vidéo est en anglais. Nous en reprenons ici les points les plus importants en français.

1. Définitions et cadrage

  • L'anti-intellectualisme : une attitude sociale qui sape systématiquement les faits établis par la science, l'autorité académique et institutionnelle, ainsi que la recherche de la théorie et du savoir. Elle en distingue trois courants :
    • l'anti-intellectualisme religieux (l'émotion et la foi avant la raison),
    • l'anti-élitisme populiste (rejet des institutions élitaires et des intellectuels),
    • l'instrumentalisme (le savoir ne compte que s'il est utile en pratique).
  • Portée historique : l'anti-intellectualisme a longtemps été un outil du pouvoir totalitaire (elle cite Hitler, Franco, Pinochet, Maduro, Staline, Milošević). Elle ouvre sur la citation d'Asimov à propos du « culte de l'ignorance » américain et de l'idée fausse selon laquelle « mon ignorance vaut bien votre savoir ».
  • La pensée critique apparaît comme la compétence jumelle : analyser, peser plusieurs points de vue, ne pas conclure trop vite.

Question centrale : pourquoi la pensée critique, l'éducation aux médias et la compréhension de l'écrit sont-elles à un niveau si bas ? Elle propose deux causes principales.

2. Cause 1 : la longue dévalorisation des sciences humaines

  • Messages culturels : les listes des « filières les plus inutiles », le découragement parental, la blague du diplôme en sciences humaines qui mène à un emploi chez McDonald's. Les étudiants (elle-même à 17 ans) choisissent leur filière selon le rendement financier, non selon l'intérêt.
  • Contraste historique : les sciences humaines ont été centrales. L'éducation classique en Grèce et à Rome visait à former des citoyens informés et vertueux ; science et philosophie étaient entrelacées. Exemples : Einstein citant le Treatise de Hume comme source d'inspiration pour la relativité ; les fictions de Borges anticipant la théorie des ensembles, la récursivité et la théorie du chaos ; Hippocrate façonnant la médecine.
  • Le capitalisme comme moteur : depuis la division du travail d'Adam Smith, l'hyperspécialisation a séparé la science de la philosophie ; au XXIe siècle, les filières STIM et les sciences humaines étaient à des mondes de distance. La valeur est devenue ce que le marché paie. Entre 2012 et 2020, les diplômes en sciences humaines ont reculé d'environ 25 %.
  • Universités complices : une éducation guidée par le marché privilégie les programmes rentables et alignés sur l'industrie (informatique, ingénierie, gestion) tout en désinvestissant les sciences humaines : un cercle qui se renforce lui-même. Elle note que l'endettement étudiant rend rationnel le choix du rendement, et elle ne blâme donc pas les individus.
  • Pourquoi cela compte : les sciences humaines entraînent la lecture attentive, l'écriture et l'argumentation : demander pourquoi quelque chose est dit, défendre et justifier des idées, découvrir qu'il existe plus d'une manière correcte de penser. Leur dévalorisation explique les lecteurs incapables de relier la fantasy aux questions réelles ou qui affirment que « les livres ne devraient pas être politiques ».
  • Précision : elle ne prétend pas que ceux qui n'ont pas fait de sciences humaines seraient incapables de penser de manière critique. Le problème est que les activités (lecture lente et profonde, défense d'une idée) sont désormais rejetées comme peu pratiques.

3. Cause 2 : les médias numériques modernes

  • Économie de l'attention : survol, défilement, multitâche permanent ; exposition à de nombreuses idées, mais engagement profond avec aucune. L'attention est monétisée par « ceux qui maîtrisent la distraction » (d'après John Westenberg).
  • Habitudes de lecture : le survol propre aux plateformes érode la lecture linéaire ; l'intolérance à l'ennui conduit à se plaindre des longs paragraphes, à abandonner les livres et à courir après « les bons passages ».
  • Incitations au clickbait : clics, likes et partages comme monnaie poussent médias et créateurs vers des titres et des vignettes sensationnalistes plutôt que vers la qualité ; les commentateurs réagissent aux titres sans avoir regardé.
  • Le « présent sans fin » : la majeure partie des contenus consommés date des dernières 24 heures ; la nouveauté l'emporte sur l'intemporel (Platon et Tolstoï sont à un clic et pourtant ignorés). Le cycle de 24 heures récompense la vitesse au détriment de l'exactitude et pousse les créateurs à publier des prises mal documentées : il en résulte un savoir de surface, énoncé avec assurance.
  • Asymétrie de la désinformation (la loi de Brandolini, citée dans la vidéo comme « Raline is low ») : réfuter une absurdité demande un ordre de grandeur d'énergie de plus que d'en produire ; les gens l'acceptent donc au lieu de vérifier. Les boomers sur Facebook et la génération Z sur TikTok sont également crédules.
  • Biais de confirmation et algorithmes : les plateformes optimisent la gratification ; les contenus déplaisants ou difficiles sont dépassés au défilement et cessent d'être recommandés.
  • Opinion externalisée : les gens lisent les commentaires pour se forger un avis avant de penser par eux-mêmes, alors même que les commentateurs ne représentent qu'une frange non représentative du public (les spectateurs silencieux n'y apparaissent pas).
  • Chambres d'écho : n'importe quel biais peut trouver une communauté qui le valide (par exemple la voie de radicalisation incel) ; les bulles créent une confiance artificielle et le choc des résultats de l'élection américaine chez ceux qui ne se sont jamais frottés au camp adverse.

4. Symptômes dans le discours en ligne (surtout dans les communautés de lecteurs)

  • Gagner plutôt que débattre : les gens veulent avoir raison et prouver que les autres sont stupides plutôt qu'échanger des arguments ; remettre en question ses propres convictions paraît honteux, alors on évite le débat.
  • Formules d'esquive : « laissez les gens aimer ce qu'ils aiment », « ce n'est pas si profond », « parfois les rideaux sont juste bleus », utilisées comme boucliers contre toute critique. Sa réponse : apprécier une œuvre et la critiquer ne s'excluent pas, et l'analyse approfondie est sa manière de s'amuser.
  • Susceptibilité et hyper-individualisme : traiter tout regard critique sur une œuvre comme une attaque personnelle contre son évasion, ce qui met fin à la conversation.
  • Étude de cas : Onyx Storm et le fandom de Rebecca Yarros : des superfans s'en prennent à quiconque formule une critique raisonnable, avec un montage de défenses de mauvaise foi (« mon cerveau était éteint, c'est pour ça que j'ai aimé », « ça m'a remis à la lecture », « la critique, c'est de l'élitisme, de la censure, de la négativité », « l'autrice est quelqu'un de bien »).
  • Étude de cas : la vidéo de Céline : le TikTok qui a popularisé le sujet est devenu lui-même un exemple du problème : menaces de mort et dénigrement personnel au lieu du désaccord, jusqu'à ce que la créatrice cesse d'en parler. Le schéma se généralise aux fandoms, aux célébrités et à la politique : légère controverse, puis déferlement, puis autocensure des créateurs, puis mort des conversations.

5. Conclusion

Pas de résolution nette : elle trouve la situation frustrante et ignore si elle changera. Points de conclusion :

  • Être critique envers les médias et les apprécier sont compatibles (elle en est la preuve).
  • Méfiez-vous de quiconque revendique une vérité absolue sans laisser de place au questionnement, car les intellectuels questionnent toujours.