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Pensée critique - La confusion du blasphème et des propos racistes

 

1. Poser d’abord la différence, faire les liens ensuite

  • Le cours pose une exigence de méthode : il faut établir une différence très nette entre le blasphème et les propos racistes pour comprendre les problèmes. On pourra faire des liens ensuite, mais pas avant d’avoir distingué.
  • Confondre les deux dès le départ, c’est se rendre incapable d’analyser ce dont on parle : c’est précisément la confusion que la suite de l’exposé s’emploie à défaire.

2. Le blasphème, une vieille question liée à la religion d’État

  • La question du blasphème est ancienne dans l’histoire européenne : à la fin du XIXe siècle, l’auteur de la pièce Le Concile d’amour est condamné pour blasphème par la cour d’assises de Munich ; au XVIIIe siècle, on trouve la condamnation du chevalier de La Barre, qui ne s’était pas découvert devant une procession.
  • Plus on remonte dans le temps, plus les condamnations deviennent scandaleuses, et la raison en est structurelle : plus il existe une religion officielle placée à la base même de l’État, plus celui qui se moque de la religion attaque les fondements de l’État, qui réagit parce qu’il est au service de cette religion.
  • À l’inverse, dans un État neutre, où chacun croit ce qu’il veut, il devient beaucoup plus difficile de condamner pour blasphème.
  • De cette difficulté naissent deux réponses contemporaines : en Europe, on parle de la sensibilité des croyants, avec toutes les difficultés déjà soulignées ; aux États-Unis, on dit que l’État ne peut pas intervenir.

3. Pluralisme et débat d’idées

  • Dans les deux cas, on reste dans une problématique de débat d’idées. Or les débats qui portent sur les choses importantes, sur les engagements dans l’existence, heurtent nécessairement les sensibilités : on ne peut pas faire autrement.
  • L’alternative est franche : ou bien vous acceptez le pluralisme, ou bien vous ne l’acceptez pas. Si vous l’acceptez, vous reconnaissez que les gens ont droit à la liberté de conscience et qu’il existe donc des conceptions très différentes dans une même société ; il est alors normal que la libre discussion comporte des choses qui heurtent.
  • Reste la question controversée : faut-il aller jusqu’aux propos gratuitement offensants pour les croyants ? La Cour européenne des droits de l’homme répond non, la Cour suprême des États-Unis répond oui, mais on demeure dans l’ordre du débat d’idées.

4. Le racisme est autre chose

  • Le racisme est également fait d’idées, des idées abominables : la supériorité d’une race biologiquement différente du reste de l’humanité, des supérieurs et des inférieurs, ceux qui auraient droit à la maîtrise et ceux que l’on considère comme des esclaves. Cela peut mener à des politiques d’extermination, et tout ce qui a été construit après 1945 autour de l’idée des droits de l’homme va à l’encontre de cela.
  • Mais les deux modes d’expression sont extrêmement différents : celui qui blasphème critique une religion et se moque de ses personnages sacrés ; le raciste veut exclure une partie de l’humanité des droits reconnus au reste de l’humanité, au nom de races différentes.
  • Le blasphémateur, lui, demande en substance si l’on ne pourrait pas adoucir les religions, les rendre moins intolérantes : c’est un débat d’idées.
  • Une question distincte reste posée, et le cours annonce qu’elle est controversée : la lutte contre le racisme, contre les comportements, les actes et les crimes racistes, doit-elle impliquer aussi la lutte contre les propos racistes, ceux de quelqu’un qui dit des choses racistes sans agir, et qui objecte qu’il ne s’agit que de mots et d’images ?

5. Un renversement historique récent

  • L’idée qu’il faut lutter contre les propos racistes parce qu’ils peuvent mener à des actes racistes est très récente.
  • À la fin du XIXe siècle, la situation était exactement inverse : dire quelque chose sur la religion, comme dans Le Concile d’amour, vous mettait réellement en danger, jusqu’à la condamnation par la cour d’assises de Munich ; tenir des propos contre les Noirs, les Juifs ou les Arabes paraissait normal à tout le monde, parce que la société chrétienne blanche européenne se percevait comme dominante et comme incarnant la civilisation.
  • Aujourd’hui, la configuration s’est renversée : en Europe, les propos racistes sont fermement condamnés et parfois sanctionnés par la loi, tandis que le blasphème donne lieu à l’ambiguïté déjà relevée entre l’Europe et les États-Unis.

6. Le « discours de haine » et le piège des « phobies »

  • Les deux notions sont aujourd’hui souvent confondues, notamment sous l’expression discours de haine (hate speech), c’est-à-dire discours d’incitation à la haine : on ne peut inciter ni à la haine, ni à la violence, ni au meurtre.
  • Or la haine est intrinsèque au racisme : le rejet d’une partie de l’humanité fait partie de sa définition, on ne voit pas de discours raciste qui soit un discours d’amitié. Cela ne fait pas controverse.
  • Pour le blasphème, c’est différent, et c’est ici qu’intervient le raisonnement contesté : si vous heurtez à ce point les croyants, c’est que vous ne les aimez pas et que vous voudriez probablement les éliminer. Le cours ne présente pas ce raisonnement comme rigoureux, mais comme un raisonnement qui est effectivement tenu.
  • D’où la notion de phobie (christianophobie, islamophobie, judéophobie) qui doit susciter « pas mal de méfiance et de vigilance intellectuelle » : elle transforme une critique en peur irrationnelle menant facilement à la haine.
  • Le cas de la judéophobie est instructif : détester les Juifs parce qu’ils sont nés juifs et y voir une race à part relève du fantasme raciste, et ces fantasmes sont dangereux car les racistes peuvent être puissants ; en revanche, attaquer Moïse comme on pourrait attaquer Mahomet ou Jésus, c’est faire une critique sans doute blasphématoire, dont il reste à voir si elle procède de la détestation des croyants.
  • Les critiques de l’islamisme ou de l’islam radical peuvent d’ailleurs venir du monde musulman lui-même, ou de milieux laïcs qui n’ont rien de raciste et souhaitent seulement que la religion soit moins pesante ; le cours cite ce qui s’exprime dans les pays arabes, en Tunisie notamment.
  • Il existe bien sûr aussi des attaques racistes contre des religions : les mouvements populistes et d’extrême droite qui s’en prennent aux musulmans parce qu’ils ne les aiment pas et voudraient les voir partir. Mais la conclusion tient en une asymétrie : le discours raciste est toujours un discours de haine, tandis que le discours blasphématoire peut l’être, comme n’importe quel discours, sans que cela aille de soi.

7. Le glissement onusien : la « diffamation des religions »

  • Le cours élargit le regard au-delà des deux cours : l’ONU, créée en 1945, dont le premier acte est la Déclaration universelle des droits de l’homme, se dote d’une Commission des droits de l’homme au prestige considérable, présidée au début par Eleanor Roosevelt, veuve du président Franklin Roosevelt.
  • La suite est une dérive : à la fin du XXe siècle et au début du XXIe, la présidence de la Commission a même échu à la Libye de Kadhafi, ce qui est absurde puisque toutes les organisations de défense des droits de l’homme savaient qu’il s’agissait d’un très grand violateur de ces droits.
  • En 2005, la Commission discréditée est remplacée par un Conseil des droits de l’homme, avec quelques garanties supplémentaires et un nom nouveau ; le cours juge que les choses ne vont pas mieux.
  • Chaque année y est remise à l’ordre du jour, à l’initiative d’une organisation d’États islamiques, l’idée de diffamation des religions : il faudrait condamner ceux qui diffament les religions.
  • La critique rejoint alors le principe déjà posé sur les limites de la liberté d’expression : lorsqu’on limite celle-ci au nom du droit à la réputation ou à la vie privée, il faut veiller à ce que ces droits ne prennent pas trop de place et n’étouffent pas la liberté d’expression. Or « diffamation des religions » est une notion très vague : la diffamation d’une personne consiste à lui imputer des actes qu’elle n’a pas commis pour lui nuire, tandis qu’ici il suffirait de tenir des propos négatifs sur une religion, ce qui risque de devenir extrêmement répressif.
  • La confusion est la même qu’avec les phobies : critiquer une religion, ce serait ne pas aimer les croyants, donc être raciste. Le passage de la critique de la religion à la haine de l’autre est la confusion contre laquelle il faut être le plus vigilant, même s’il existe effectivement des gens d’extrême droite qui critiquent les religions parce qu’ils en détestent les membres : l’essentiel est de ne pas généraliser, si l’on veut rester dans les cadres de la pensée critique.

Toute cette leçon est une leçon de distinction conceptuelle. Deux objets d’apparence voisine (on s’en prend dans les deux cas à un groupe et à ce qui lui est cher) s’avèrent structurellement différents dès qu’on regarde ce qui est visé : une doctrine que l’on peut quitter, discuter, réformer d’un côté ; une appartenance prétendument biologique dont on ne sort pas de l’autre. La première relève du débat d’idées, la seconde de l’exclusion de personnes.

L’intérêt pour la pensée critique tient au mécanisme des catégories englobantes. « Discours de haine », « phobie », « diffamation des religions » : chacune de ces expressions rassemble sous un même mot des choses qu’il faudrait séparer, et fait passer subrepticement la propriété d’un membre (la haine, constitutive du racisme) à l’autre membre, où elle n’est qu’une possibilité parmi d’autres. Le vocabulaire fait alors le travail de l’argument, sans que celui-ci soit jamais énoncé ni défendu. La parade proposée est modeste et exigeante : refuser la généralisation, et redemander chaque fois ce que le mot recouvre exactement.

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