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Pensée critique - L'Athéisme au cœur de la pensée critique

 

1. Pourquoi la pensée critique inquiète les Églises

  • La pensée critique fait courir un danger à toutes les Églises, même lorsqu’elle s’exerce sur des objets apparemment peu importants.
  • La raison en est qu’elle suppose une mentalité d’ensemble : un libre rapport aux choses, un esprit d’examen, une confiance en la raison humaine.
  • Or les hommes ne sont pas schizophrènes. Ils appliqueront inévitablement, de proche en proche, cette même raison à des objets plus délicats, touchant aux fondements dogmatiques du pouvoir.
  • Celui qui exerce sa liberté et sa pensée critique demande à être convaincu avant de donner son assentiment à une thèse. Comme le soulignait Perelman, cette conviction n’est jamais totale dans la vie pratique, et il faut se contenter de bonnes raisons de choisir telle ou telle option.
  • Il reste que la pensée critique fragilise par définition les dogmes, c’est-à-dire des thèses que l’on ne peut prouver et que l’on doit accepter sans discussion.

2. L’accusation d’athéisme et les réponses possibles

  • C’est dans cette perspective que les penseurs critiques dits rationalistes, qui se fondent sur leur seule raison humaine, ont pu être accusés d’athéisme.
  • Des réponses à cette accusation ont souvent été avancées. Kant affirmait à la fin du XVIIIe siècle que la science et la religion relevaient de domaines séparés.
  • C’est aussi ce qu’avait déclaré l’un des témoins de l’affaire Kitzmiller, déjà étudiée : Kenneth Miller, professeur de biologie et catholique, pour qui l’engagement religieux n’était en rien contradictoire avec la connaissance scientifique du monde. Sa foi ne faisait de lui ni un meilleur ni un moins bon biologiste.

3. La fragilité des positions intermédiaires

  • Cette position de conciliation peut apparaître fragile : il est intellectuellement plus aisé de se situer aux extrêmes qu’en ce milieu où les deux pôles semblent s’accorder.
  • D’un côté, on est rationaliste : on fonde sa connaissance et son action sur la pensée critique, on ne croit plus en Dieu, et l’on considère, à tort ou à raison, avoir définitivement quitté l’enfance de l’humanité et ses illusions obscurantistes.
  • De l’autre, on a la foi du charbonnier : on tient pour littéralement vrai ce que dit la Bible, le Coran ou tout autre texte sacré, et l’on rejette la science comme le font les créationnistes.
  • La position kantienne, ou celle du témoin catholique au procès Kitzmiller, est plus complexe et moins immédiatement accessible. Mais cette difficulté n’est pas un argument décisif contre elle.

4. Le libre examen : une origine religieuse

  • Les attaques frontales contre la religion n’ont peut-être pas été les plus efficaces dans la progression de l’athéisme. L’histoire du libre examen le montre.
  • Au départ, ce n’est nullement une notion antireligieuse, bien au contraire. Les protestants estimaient que l’enseignement des Écritures avait été trahi par une institution humaine, trop humaine, la papauté, qui s’était attachée à en monopoliser l’interprétation.
  • Ils voulaient que les croyants aient, en sautant pour ainsi dire par-dessus l’Église, un accès direct à la Bible. C’est pour cette raison que Luther l’avait traduite en allemand, afin de la rendre accessible aux chrétiens ordinaires.
  • Le protestantisme signifiait donc une purification de la religion, et non une attaque contre elle.

5. Le retournement du libre examen

  • Ce n’est qu’au fil du temps que le libre examen a pris la signification d’une critique de toutes les thèses sur le monde et sur l’action, devenant un instrument intellectuel qui risquait de dissoudre la croyance à la Bible elle-même.
  • Les catholiques ont dès lors eu beau jeu de rappeler qu’ils avaient mis en garde contre cet esprit de libre examen, donc de pensée critique, auquel on ne pouvait fixer de limites.
  • À leurs yeux, l’esprit d’autorité était nécessaire pour, si l’on peut dire, garder l’Église au milieu du village, c’est-à-dire maintenir l’édifice de la foi.
  • Le personnage de Jorge de Burgos, dans Le Nom de la rose, aurait-il alors raison post mortem ? L’humour, la comédie et la pensée critique, bref l’examen libre, portent en eux la dissolution des autorités dogmatiques : potentiellement, on peut tout critiquer et rire de tout.

Les libres penseurs s’en réjouiront ; ce sera rarement le cas des Églises, qui en déduiront que le ver de l’athéisme se trouve dans le fruit de la pensée critique.

L’intérêt de cette leçon tient au mécanisme qu’elle met au jour : ce n’est pas une thèse antireligieuse qui menace le dogme, mais une habitude mentale que rien ne cantonne à un domaine réservé. Le libre examen en est l’illustration la plus nette, puisqu’il est né d’une intention de piété avant de devenir un outil que ses inventeurs n’auraient pas reconnu.

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