Pensée critique - Introduction du Module: Pensée critique et athéisme
1. Ce que ce module se propose d’examiner
- Ce module porte sur les liens complexes entre athéisme et pensée critique, et sur la raison pour laquelle les deux ont si souvent été associés, y compris par ceux qui voulaient discréditer la seconde.
- Le fil conducteur est repris d’un module antérieur : un pouvoir autoritaire qui fonde sa légitimité sur la religion se trouve en position très forte pour refuser que les individus examinent le monde et orientent leur action en usant de leur seule raison.
2. Lumière naturelle et lumière divine
- La raison est purement humaine : c’est la lumière naturelle, la seule dont dispose l’individu profane, c’est-à-dire la créature, dans les trois grandes religions monothéistes.
- Face à elle, la lumière divine est tenue pour supérieure, d’autant plus que le christianisme considère la créature comme affectée par le péché originel : son regard sur le monde est troublé par cette imperfection.
- Il faut donc à l’homme une aide divine, ce que l’on nomme la grâce, pour voir correctement le monde et s’orienter dans l’existence, ce que le christianisme appelle gagner son salut.
- Dans ce cadre, celui qui veut malgré tout fonder sa connaissance et son action sur sa propre raison le fait à ses risques et périls : pèsera sur lui l’accusation d’athéisme, longtemps infamante. S’il se détermine sans l’aide de la divinité, on soutiendra qu’il n’en a pas besoin et que, dès lors, pour lui elle n’existe peut-être pas.
3. Pourquoi insister sur le christianisme, et pourquoi remonter plus haut
- Le monothéisme chrétien retiendra particulièrement l’attention, parce qu’il a fortement marqué l’histoire européenne et qu’il a longtemps été l’adversaire privilégié de la pensée critique.
- Mais la philosophie s’est développée dans la Grèce préchrétienne, univers mental polythéiste peuplé d’un très grand nombre de dieux.
- Les premiers philosophes, les physiciens, ne s’attaquaient pas à la religion, mais abordaient la nature avec leur seule raison, en cherchant ses éléments principaux : l’eau, l’air, le feu, les atomes, selon les écoles.
- Or, dans la religion polythéiste grecque, le monde était pour ainsi dire rempli de dieux représentant les divers éléments et forces de la nature. Thalès lui-même aurait dit que le monde est plein de dieux, ce qui invite à rester prudent quant aux thèses attribuées aux tout premiers philosophes, dont on sait en vérité peu de chose.
4. Les procès d’impiété et l’enjeu politique
- Les procès d’impiété contre les physiciens comme Anaxagore et contre des sophistes comme Protagoras ne commencent que vers 430, soit plus de cent ans après la date supposée de la mort de Thalès.
- Progressivement, les philosophes se sont mis à étudier la nature sans se référer aux dieux, et la question se posait de savoir si la croyance n’allait pas s’en trouver inéluctablement affaiblie.
- L’enjeu n’était pas seulement intellectuel. La religion avait une fonction politique : les grandes familles aristocratiques, les Eupatrides, dirigeaient la cité, monopolisaient l’exercice du culte et se prévalaient souvent d’une généalogie divine, prétendant descendre de tel ou tel dieu.
- Affaiblir la religion, c’était donc affaiblir ipso facto le pouvoir aristocratique. C’est bien ce qui est arrivé avec l’avènement de la démocratie à Athènes, aux VIe et Ve siècles avant notre ère, au détriment de ce pouvoir.
- Les deux types de philosophes parfois traités d’athées sont ainsi les physiciens, qui expliquaient la nature sans avoir besoin des dieux, et les sophistes, qu’on les considère sous leur aspect positif de professeurs de bonne argumentation ou sous leur aspect négatif d’enseignants de la manipulation des foules. Dans les deux cas, on pouvait leur reprocher de faire de la politique purement humaine, sans se référer aux dieux comme le faisaient les aristocrates.
5. Xénophane et les dieux à notre image
- Bien avant l’époque des sophistes, Xénophane de Colophon (570-475), qui n’était pas lui-même athée, avait anticipé la question de l’athéisme possible des philosophes.
- Sa formule : si les bœufs et les lions avaient des mains et pouvaient peindre comme le font les hommes, ils donneraient aux dieux qu’ils dessineraient des corps tout pareils aux leurs, les chevaux les représentant sous la figure de chevaux et les bœufs sous la figure de bœufs.
- Autant dire que les hommes ont inventé les dieux dans l’enfance de l’humanité, et que celle-ci, parvenue à maturité, devrait se débarrasser de telles illusions.
Dès l’Antiquité grecque, le lien est donc établi entre l’exercice de la pensée critique et les accusations d’athéisme. Ce lien n’est pas une invention de la modernité : il apparaît dès que quelqu’un entreprend d’expliquer le monde sans recourir aux dieux.
Pour la pensée critique, la leçon est double. D’une part, l’accusation d’athéisme a longtemps fonctionné comme un instrument de dissuasion : elle ne réfute rien, mais elle rend coûteux le simple fait d’examiner. D’autre part, ce qui est en jeu derrière la querelle religieuse est souvent un enjeu de pouvoir, comme le montre le cas athénien, où le monopole du culte et l’autorité politique tenaient ensemble.
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