Pensée critique - Laïcité, religion et athéisme
1. La question posée
- La laïcité favorise-t-elle l’athéisme, ou est-elle bonne pour la religion ? Et peut-elle produire à la fois ces deux effets ?
- Premier point à écarter : on ne confondra pas athéisme et laïcité. La laïcité suppose au contraire que les croyants de diverses obédiences et les non-croyants soient mis exactement sur le même pied par l’État, les employeurs, les enseignants.
- Chacun bénéficie de la liberté de conscience, et les choix spirituels ne peuvent constituer ni un avantage ni un désavantage dans les rapports avec ces autorités.
- L’État laïque, quelle que soit sa forme (française, américaine, belge, et d’autres), est neutre à l’égard des conceptions spirituelles. Un État athée, comme l’URSS de Staline, qui soutient l’incroyance comme étant la vérité contre les superstitions de la religion, n’est pas plus laïque qu’un État chrétien ou islamique.
2. Pourquoi l’égalité de traitement ne clôt pas la question
- Dire que la laïcité met tout le monde sur un pied d’égalité est exact, mais ne rend pas compte de la totalité du problème.
- La liberté de conscience est nécessaire au déploiement de la pensée critique, mais celle-ci n’est qu’une possibilité parmi d’autres d’exercer cette liberté. Chacun peut, s’il le veut, se vouer à un dieu, vivre au jour le jour suivant les traditions, bref abdiquer sa pensée critique : c’est son droit le plus strict, pour autant qu’il respecte les droits d’autrui et obéisse aux lois.
- Mais la pensée critique est plus qu’une option de vie parmi d’autres. Elle est absolument nécessaire en démocratie : si elle est absente, le débat sur les questions d’intérêt général sera miné par une argumentation faible, voire par la domination des sophistes.
3. Le désenchantement du monde
- Il faut donc que, dans la vie démocratique, les citoyens exercent leur pensée critique. Or ce sont les mêmes qui reviennent ensuite à la vie non politique, à l’activité quotidienne.
- Après avoir exercé leur esprit critique dans la vie démocratique, vont-ils continuer à obéir passivement à des dogmes religieux ? C’est peu probable, d’où la montée de l’incroyance dans les sociétés démocratiques contemporaines.
- C’est le phénomène que le sociologue Max Weber a appelé le désenchantement du monde : plus nous usons de la raison et de la pensée critique dans de nombreux domaines, à commencer par la vie politique et professionnelle, plus il nous devient difficile de croire au monde enchanté des religions.
- Cette montée est inégale : les États-Unis restent globalement plus religieux que l’Europe, et des retours du religieux existent, ce que le politologue Gilles Kepel a nommé la revanche de Dieu. Elle n’en est pas moins très manifeste.
- En ce sens, la laïcité au sens large exercerait à long terme des effets négatifs sur la croyance, et favoriserait finalement les incroyants par sa mécanique même, alors même qu’elle traite tout le monde sur un strict pied d’égalité.
4. Le raisonnement inverse : la laïcité protège la religion
- Il est aussi possible de raisonner à l’inverse : la laïcité serait meilleure pour la croyance qu’un système de religion officielle.
- Une religion officielle est en effet une religion obligatoire. Ne pas y adhérer expose l’individu à des périls qui peuvent être graves : au minimum, un tel régime avantage les bons croyants et discrimine les autres ; au pire, il les persécute pour les ramener dans le droit chemin.
- La religion officielle est donc mauvaise pour les minoritaires, pour tous ceux qui ne croient pas ce que l’État dit qu’il faut croire.
5. Mauvaise aussi pour les croyants privilégiés
- On peut soutenir qu’un établissement de la religion est également mauvais pour les croyants avantagés.
- Là où l’adhésion à telle religion est obligatoire ou seulement avantageuse, on pourra toujours soupçonner que de nombreux croyants affichés sont des hypocrites, qui voient leur intérêt dans une attitude extérieurement conforme aux prescrits de la religion d’État. Ils ont accepté cette religion pour de mauvaises raisons, par crainte ou par intérêt, et non par conviction que sa doctrine est la bonne.
- La laïcité, qui interdit toute religion ou non-religion officielle, ne favorise pas cette hypocrisie, puisque l’adhésion à telle ou telle croyance ne procure aucun avantage ni aucun désavantage.
- C’est la raison pour laquelle, dans l’histoire des États-Unis, des croyants sincères ont refusé les liens trop étroits entre la religion et la politique : ils voulaient s’assurer de la neutralité de l’État afin de préserver la religion de l’impureté de ces rapports, et donc du danger de l’hypocrisie.
6. Le témoignage de Tocqueville
- Alexis de Tocqueville, qui avait comparé au XIXe siècle le destin des États-Unis à celui de la France, s’était déjà demandé pourquoi l’incroyance progressait en France alors que la religion était florissante en Amérique.
- Sa réponse était d’une clarté cristalline. En France, sous l’Ancien Régime, l’Église était intrinsèquement liée à l’État, c’est-à-dire à la monarchie absolue : ceux qui détestaient celle-ci s’en sont donc pris aussi à celle-là.
- Aux États-Unis au contraire, l’État a d’emblée été séparé des Églises, le premier amendement interdisant l’établissement d’une religion. Vivant à distance de l’État et ne subissant donc pas les vicissitudes de la politique, les communautés religieuses ont gardé leur pouvoir d’attraction.
On voit donc que la laïcité peut autant favoriser l’athéisme que purifier la religion de son caractère dogmatique. C’est un résultat paradoxal, qui donne beaucoup à réfléchir.
Pour la pensée critique, l’exercice est exemplaire : une même institution produit deux effets opposés selon l’angle sous lequel on l’examine, et aucun des deux raisonnements n’annule l’autre. Conclure trop vite dans un sens ou dans l’autre, c’est ici manquer la moitié du phénomène.
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