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Cette page a été traduite de l'original allemand, en partie par une machine. Certaines formulations peuvent être maladroites ou inexactes. En cas de doute, veuillez consulter l'original.

Pensée critique - Raison publique, Raison privée

 

1. Le point de départ : une société neutre et pluraliste

  • Le module consacré à la laïcité l’a montré : dans une société laïque au sens large, l’État n’impose ni conception du monde, ni religion, ni athéisme officiel comme au temps de l’Union soviétique. Il est neutre en ces matières.
  • Cette neutralité signifie qu’il laisse aux individus la liberté de conscience : conceptions du monde très différentes, religions différentes, et à l’intérieur même des religions, interprétations différentes ; on peut aussi ne pas s’en préoccuper du tout, ce qui est parfaitement son droit.
  • Cela ne vaut pas que pour les religions : cela vaut pour les manières de vivre, pour les mœurs. Tout est ouvert au débat.
  • Ce que l’État demande, c’est que les individus respectent un certain nombre de règles et se respectent les uns les autres.

2. Comment vivre ensemble quand tout diverge ?

  • Une chose est de constater qu’il existe une multitude de groupes et d’orientations ; une autre est de savoir comment ils vont vivre ensemble.
  • Ils ne peuvent pas simplement coexister les uns à côté des autres : vivant dans une même société, ils doivent régler des problèmes communs.
  • La réponse démocratique est claire : on argumente. Nous nous réunissons en assemblée, nous élisons des représentants, nous participons au débat public.

3. Qu’est-ce qu’argumenter ?

  • Quand vous dites qu’il faut faire ceci ou cela, ou que tel fait s’est passé de telle manière, vous ne dites pas « croyez-moi parce que je vous le dis », ni « parce que je vous l’impose », ni « parce que cela vient de plus haut que moi ».
  • Vous donnez des raisons : c’est parce que ceci plutôt que cela. Et vous essayez de convaincre ; l’autre répond ; au bout d’un certain temps on arrive à un résultat.
  • Donner des raisons, argumenter, justifier sont ici synonymes. C’est ce qu’on demande spontanément dans une discussion : pourquoi dis-tu cela, pourquoi aller dans ce sens plutôt que dans l’autre ?

4. Raisons publiques et raisons privées

  • Parmi les raisons que l’on donne, il faut distinguer deux types : les raisons publiques et les raisons privées.
  • Publiques signifie que tout le monde y a accès, peut les entendre, peut se dire « je vais examiner ces justifications ». Cela ne veut pas dire que tout le monde sera d’accord : on peut réfuter totalement la position, en accepter une partie, ou voir un troisième intervenant ajouter une autre perspective. C’est le déroulement normal du débat. Mais il faut d’abord que les arguments soient accessibles, audibles.
  • Les raisons privées, elles, tirent leurs prémisses d’une religion ou d’une conviction particulière. Dans une société pluraliste, vous êtes nécessairement face à des gens qui ne croient pas la même chose : si vos raisons sont tirées de votre seule croyance, il y a un mur, ils ne pourront pas les entendre.
  • D’où la règle : en démocratie, il faut utiliser des raisons publiques, parce que les raisons privées ne sont pas audibles pour les autres.

5. Les exemples : éthique, animaux, Évangiles

  • Les grands débats éthiques l’illustrent. Dire « je suis chrétien, c’est Dieu qui a donné la vie et qui la reprend, je ne peux donc pas mettre fin à une vie même si quelqu’un le demande » est une position respectable, chacun croyant ce qu’il veut, mais elle ne convaincra pas au-delà de l’espace de la communauté religieuse : qui ne croit pas en Dieu ne peut même pas entendre l’argument, faute d’en partager la prémisse.
  • Sur les mêmes questions, on peut au contraire mobiliser des raisons publiques, qui concernent le vivre-ensemble de toute la société, voire de toute l’humanité, comme dans le cas d’immenses problèmes tels que le réchauffement climatique.
  • Ainsi formulées, les positions deviennent discutables de part et d’autre : on peut invoquer le respect des promesses de vie ou le risque de dérives, et l’on peut répondre en invoquant le statut des femmes et la maîtrise de leur propre corps, ou l’intérêt d’avoir des enfants désirés. Chacun peut entendre l’argument, être d’accord ou non : l’échange devient possible.
  • Autre exemple : on peut respecter tous les êtres vivants pour des raisons liées à une croyance bouddhiste ; mais on peut aussi, sans être bouddhiste du tout, dire qu’on ne supporte pas la manière dont les animaux sont traités, ou que l’espèce humaine ne doit pas vivre au détriment d’autres êtres vivants. Le bouddhiste peut être profondément motivé par sa croyance, mais pour convaincre au-delà de sa communauté il devra trouver d’autres arguments.
  • Le Sermon sur la montagne fournit un troisième exemple. Ses propositions (les derniers seront les premiers et les premiers les derniers, il sera plus difficile à un riche d’entrer au paradis qu’à un chameau de passer par le trou d’une aiguille, il ne faut pas lapider la femme adultère, Jésus s’entourant de gens relégués par la société) peuvent parler à des esprits contemporains même non chrétiens, sur les inégalités ou la manière de traiter des questions privées. Mais si l’on argumente en disant seulement « j’y adhère parce que c’est dans la Bible », on ne touchera pas ceux qui ne croient pas à la Bible.

6. Une dialectique du privé et du public

  • Utiliser des raisons publiques ne veut pas dire abandonner son contexte religieux ou ses convictions particulières.
  • Les raisons privées peuvent parfaitement vous motiver vous-même à vous engager, et servir quand on réfléchit pour soi ou qu’on s’adresse aux membres de sa communauté.
  • Mais dès qu’on veut « embarquer d’autres dans son voyage », il faut passer aux raisons publiques. Il y a ainsi un lien dialectique entre les deux : nous sommes tous sans doute mus par des raisons issues de notre tradition, tout en devant argumenter publiquement parce que nous vivons ensemble.

La distinction n’est pas une hiérarchie entre convictions respectables et convictions suspectes. Elle porte sur la fonction des raisons : une raison privée peut être puissante pour celui qui la porte tout en étant inopérante pour celui qui n’en partage pas la prémisse. Argumenter avec des raisons privées face à un public pluraliste, ce n’est pas être intolérant, c’est simplement se condamner à ne pas être entendu.

L’exigence est donc un travail de traduction, pas une amputation. On peut être motivé par sa foi ou sa tradition et chercher, pour le débat commun, les raisons que l’autre peut examiner, accepter ou réfuter. C’est cette traduction qui rend la discussion réellement possible : sans elle, il ne reste que des communautés parlant chacune sa langue, sans espace commun où trancher les problèmes qu’elles ont pourtant à résoudre ensemble.