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Les obstacles à la pensée critique

Citation de Bertrand Russell

The whole problem with the world is that fools and fanatics are always so certain of themselves, and wiser people so full of doubts.

Tout le problème du monde est que les sots et les fanatiques sont toujours si sûrs d'eux-mêmes, tandis que les plus sages sont si pleins de doutes. (Bertrand Russell)

Malgré les avantages de la pensée critique, divers obstacles peuvent nous en empêcher. D'un côté, nous sommes freinés par notre propre esprit ; de l'autre, nos affects et notre environnement tentent de nous influencer.

L'effort cognitif — pourquoi nous sommes souvent paresseux intellectuellement

Penser est fatigant. Cela demande du temps, de la concentration et de l'énergie mentale. Notre cerveau est certes un organe étonnamment performant, mais aussi très économe. Il cherche en permanence des moyens d'économiser de l'énergie, non par paresse au sens moral, mais pour des raisons d'efficacité. C'est pourquoi il préfère des jugements simples et rapides et des schémas de réaction routiniers à l'analyse complexe et à la réflexion consciente.

On pourrait dire : notre esprit est paresseux — ou, formulé plus aimablement : il est économe. Il préfère recourir à des schémas de pensée habituels, à des intuitions et à des automatismes plutôt que de se soumettre à l'effort d'une réflexion approfondie. Dans de nombreuses situations du quotidien, c'est tout à fait sensé : nous n'avons pas besoin d'analyser consciemment, à chaque fois, comment ouvrir une porte ou répondre à une question simple.

Ce principe a été illustré par le psychologue Daniel Kahneman1 avec son modèle du Système 1 et du Système 2.

Le Système 1 travaille de façon rapide, automatique et émotionnelle. Il nous aide à réagir immédiatement, par exemple lorsque nous percevons un danger ou devons évaluer une situation connue.

Le Système 2, en revanche, est lent, conscient et analytique — il entre en jeu lorsque nous devons vraiment fournir un effort, par exemple pour des décisions complexes, des déductions logiques ou des dilemmes moraux.

Le problème, c'est que notre cerveau privilégie le Système 1, même lorsque le Système 2 serait de mise. Par confort ou sous la pression du temps, nous nous fions à nos premières impressions, à des stéréotypes ou à des opinions apprises, sans les remettre en question.
De cette manière, nous contournons la dissonance cognitive2, évitons le doute et nous épargnons des constats désagréables. Mais ce confort a son prix : il peut nous empêcher de porter des jugements fondés, de saisir des relations complexes ou de remarquer nos propres erreurs de raisonnement.

En bref : notre mode interne d'économie d'énergie nous soulage peut-être à court terme, mais à long terme il fait souvent obstacle à la pensée critique — précisément dans un monde qui devient de plus en plus complexe et qui nous met au défi d'agir de façon réfléchie et mûrement pensée.

La surestimation de soi — pourquoi nous nous croyons souvent plus intelligents que nous ne le sommes

Un obstacle essentiel à la pensée critique est notre tendance à la surestimation de soi. Nous avons tendance à surestimer nos connaissances et nos capacités — surtout lorsque nous n'avons que des connaissances superficielles sur un sujet. C'est précisément l'ignorance qui peut conduire à un excès de confiance en soi (Donald Trump), parce qu'il nous manque le savoir nécessaire pour reconnaître nos limites.

Ce phénomène est connu sous le nom d'effet Dunning-Kruger. Les personnes peu compétentes sous-estiment souvent la complexité d'un sujet tout en surestimant leur propre capacité de jugement. À l'inverse, les personnes compétentes sont souvent conscientes de leurs incertitudes et donc plus réservées dans leurs affirmations.

Au quotidien, nous le constatons souvent : celui qui se forge rapidement une opinion se présente souvent avec une assurance particulière — tandis qu'un savoir fondé s'accompagne le plus souvent de davantage de prudence et de circonspection. Malheureusement, dans la communication publique, l'assurance est souvent mieux valorisée que la nuance. Regarde un talk-show, tu vois ce que je veux dire.

Cette surestimation de soi ne complique pas seulement la reconnaissance de ses propres erreurs de raisonnement, mais aussi le dialogue avec les autres. Celui qui se croit « plus intelligent que les autres » écoute plus rarement et remet plus rarement en question ses propres convictions.

Nous reviendrons plus tard sur l'effet Dunning-Kruger, dans le contexte des biais cognitifs.

Les biais cognitifs - nous nous laissons berner

Notre pensée est influencée par de nombreux biais systématiques. Notre esprit se joue des tours à lui-même, comme avec le célèbre et tristement fameux biais de confirmation (la tendance à ne rechercher que les informations qui confirment nos convictions existantes) ou l'effet d'ancrage, très utilisé par les manipulateurs (l'influence excessive des informations présentées en premier).

Les influences sociales - nous nous laissons manipuler

Les êtres humains sont des êtres sociaux. Dès l'enfance, nous dépendons de la transmission de règles et de valeurs fondamentales. Elles nous donnent des repères, de la sécurité et rendent tout simplement possible la vie en communauté. Sans un tel système de règles, nous ne pourrions développer ni un sens du bien et du mal, ni une image de soi stable, ni un sentiment d'appartenance à la société.

Mais cette empreinte nécessaire comporte aussi un revers : elle nous rend réceptifs aux influences sociales, qui peuvent orienter, voire restreindre notre pensée. Il peut ainsi arriver que nous adoptions des normes, des opinions ou des autorités sans les remettre en question — non par conviction, mais par habitude ou par désir d'appartenance.

La famille, première instance de l'empreinte

C'est dans la famille que sont transmis les valeurs et les visions du monde fondamentales. Ces influences précoces façonnent souvent notre pensée de manière inconsciente — ce qui est « normal », « juste » ou « vrai » est rarement remis en question, parce que cela est lié à un attachement émotionnel et à la confiance. Celui qui pense à l'encontre des convictions familiales risque des tensions, voire l'exclusion.

L'école et l'État comme instances formelles de socialisation

Le système éducatif et les institutions étatiques transmettent eux aussi des valeurs et des visions du monde. Ils posent certains thèmes, perspectives et interprétations comme « universellement valables » — et quiconque s'en écarte risque d'être catalogué comme perturbateur, naïf ou idéologique. La pensée critique, qui remet en question les hypothèses fondamentales, trouve souvent peu de place, surtout lorsqu'elle concerne les autorités ou les systèmes existants.

La pression du groupe et le désir d'appartenance

Une forte influence sociale provient du besoin de faire partie d'une communauté. Les gens s'alignent fréquemment sur l'opinion de la majorité (l'instinct grégaire 🐑🐑🐑), même lorsqu'ils ont intérieurement des doutes.
La pression du groupe, la contrainte de conformité et la peur du rejet ou du ridicule font que beaucoup préfèrent se taire ou adapter leurs propres pensées plutôt que de s'attaquer de façon critique à l'opinion dominante.

La croyance en l'autorité et la manipulation

S'y ajoute une tendance souvent profondément ancrée à faire confiance aux autorités — que ce soit dans la famille, à l'école, dans les médias ou en politique. Celui qui est perçu comme une autorité bénéficie d'un crédit de confiance, même lorsque ses affirmations sont infondées ou douteuses. Cette tendance peut être exploitée de façon ciblée : par la manipulation, la propagande ou de subtils appels émotionnels qui sapent la pensée critique.

Les facteurs émotionnels

Des émotions fortes peuvent recouvrir la pensée rationnelle et conduire à des jugements hâtifs ou déformés.

Footnotes

  1. Daniel Kahneman : Système 1 / Système 2 : Les deux vitesses de la pensée. Flammarion, 2012 ; original : Daniel Kahneman : Thinking, Fast and Slow. Macmillan, 2011.

  2. « dissonance cognitive » : contradiction dans la pensée. La dissonance cognitive désigne le sentiment désagréable qui surgit lorsque nous éprouvons des pensées, des convictions ou des actions contradictoires — par exemple lorsque notre comportement ne correspond pas à nos valeurs.