Pensée critique - L'Importance de la Liberté d'expression
1. Là où la liberté d’expression n’existe pas
- Dans la tyrannie ou dans un pouvoir de droit divin, les individus sont censés suivre une orientation donnée d’en haut.
- Ils peuvent toujours garder intérieurement leur liberté de penser, mais non l’exprimer : l’exprimer, c’est se mettre en danger, et si la tyrannie est suffisamment forte, cela signifie être très rapidement éliminé.
- De la même manière, là où existe une religion officielle, il n’y a pas de liberté d’exprimer ce qui la contredit.
- À l’inverse, dans des sociétés pluralistes (où l’on a le droit d’avoir des orientations très différentes) et démocratiques (où l’on argumente ensemble par des raisons publiques pour arriver à des décisions d’intérêt général), la liberté d’expression apparaît comme un élément fondamental.
2. Parler sans être intimidé ni menacé
- Pour que la liberté d’expression ait effectivement lieu, il faut pouvoir proposer ses idées sans être intimidé ni menacé.
- Si vous avez le sentiment qu’en disant quelque chose il vous arrivera quelque chose de mal, que ce soit une répression de l’État ou une agression de membres de la population, vous ne direz pas ce que vous pensez, et le débat y perdra en vigueur : un certain nombre de choses que vous auriez pu dire ne seront pas dites.
- Il faut aussi savoir qu’au moment où l’on s’exprime, on n’est jamais sûr de ne pas exagérer ou de ne pas mal dire les choses.
- C’est précisément la vertu de la discussion : quelqu’un d’autre pourra dire librement « il y a de l’idée dans ce que tu viens de dire, mais là tu exagères ». Cela fait partie normale de l’argumentation. Si l’on craint d’être réprimé pour avoir dit quelque chose de trop, la liberté d’expression sera très limitée, et la vigueur du débat démocratique s’en ressentira.
3. Pourquoi « expression » et non « parole »
- On disait autrefois liberté de parole ou liberté de la presse, comme dans le premier amendement à la Constitution des États-Unis, à la fin du 18e siècle, parce que le débat public se composait alors essentiellement de paroles et d’écrits.
- Aujourd’hui, la notion est bien plus large : s’exprimer peut passer par une image, un film, ou une expression symbolique, comme chez les manifestants américains qui brûlaient le drapeau parce qu’ils étaient en désaccord avec la politique des États-Unis au Vietnam. Faut-il le permettre ou non : c’est justement l’objet de la discussion.
- Il va de soi que les individus expriment bien plus que leurs pensées critiques : ils expriment aussi des sentiments et quantité d’autres choses, car l’exercice de la pensée critique, discipline difficile, n’occupe pas tout l’intérieur d’une personne.
- Mais sans liberté d’expression, la pensée critique ne peut pas devenir efficace : elle ne peut se communiquer à autrui, mener à des débats et éventuellement à des décisions.
4. Un double danger : trop dire et trop peu dire
- Premier risque : que les gens en disent trop, et que l’expression, même si elle n’est pas un comportement et n’attaque physiquement personne, fasse des dégâts.
- Second risque, souvent moins souligné : que les gens n’en disent pas assez parce qu’ils sont intimidés ou conformistes.
- L’expérience de Milgram est ici éclairante par analogie. Ce n’était pas une expérience sur la liberté d’expression, mais sur des individus qui suivaient trop aveuglément les ordres d’un savant, jusqu’à une violence ressentie comme effective par le sujet, celui qui hurlait de souffrance étant en réalité un comparse.
- Ce qu’elle montre est une dimension de conformisme : des gens qui ne sont pas des monstres, qui n’ont pas été éduqués dans une propagande leur faisant haïr la personne derrière la paroi, et qui font pourtant ce qu’ils réprouvent.
- En matière de liberté d’expression, le même conformisme opère : on aimerait dire quelque chose, peut-être très utile au débat démocratique, mais on se tait parce que la majorité ne le dit pas, qu’on a peur de se faire remarquer et qu’on préfère suivre le troupeau, selon le mot de Nietzsche.
5. Le veto du perturbateur
- Le droit constitutionnel des États-Unis a développé une notion éclairante : le veto du perturbateur, ou du chahuteur.
- Le cas type : un orateur veut tenir un discours qui déplaît à beaucoup de gens, ou à certains groupes très activistes ; ceux-ci n’ont pas besoin d’être nombreux, il suffit qu’ils soient activistes. Dès qu’une conférence est annoncée, des menaces pour la sécurité apparaissent et des gens se rassemblent autour de la salle.
- L’autorité politique doit alors trancher entre deux options. Elle peut annuler la conférence au nom de l’ordre public : il n’y aura ni désordre ni danger.
- Elle peut au contraire maintenir la conférence et déployer les forces de police nécessaires pour protéger l’orateur, quoi qu’il dise, et pour arrêter et sanctionner les perturbateurs s’ils exercent de la violence.
- Si l’État choisit la première solution, ce qu’il a souvent tendance à faire et qu’on peut comprendre, il donne raison au chahuteur : c’est exactement cela, le veto du perturbateur, qui a alors gagné.
- Après les attentats contre Charlie Hebdo, un certain nombre de conférences ont ainsi été annulées, les autorités estimant la protection trop difficile à assurer.
- Il faut évidemment de la prudence, et dans les cas très graves il faut annuler ; mais il faut avoir conscience que cette annulation est une victoire du chahuteur, et que cela ne doit pas devenir une habitude générale, sous peine de limiter fondamentalement la liberté d’expression.
6. La double tâche de l’État
- L’appareil d’État doit d’abord ne pas réprimer lui-même la liberté d’expression, ou pas trop : il y a malgré tout quelques limites, qui seront examinées plus loin.
- Mais il doit aussi protéger les individus de la violence éventuelle d’autres citoyens fondamentalement en désaccord avec eux.
- Il doit en particulier protéger les expressions impopulaires : peut-être seront-elles les expressions populaires de demain, peut-être portent-elles des idées qui ne sont pas encore comprises.
La leçon centrale tient dans la symétrie des deux dangers. On pense spontanément la liberté d’expression sous l’angle de l’excès : que dira-t-on de trop, et quels dégâts cela fera-t-il ? Le cours insiste sur l’autre versant, moins visible parce qu’il ne laisse aucune trace : tout ce qui n’est pas dit, par intimidation ou par conformisme. Un débat appauvri par le silence ne produit aucun scandale, et c’est bien pourquoi il passe inaperçu.
Le veto du perturbateur révèle ce que cela implique pour l’État. Rester passif ne suffit pas : s’abstenir de réprimer tout en laissant la menace décider de ce qui peut être dit revient à sous-traiter la censure aux plus déterminés. La liberté d’expression exige donc une protection active, et d’abord celle des expressions impopulaires, puisque ce sont les seules qui aient besoin d’être protégées.
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