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This page was translated from the German original, partly by machine. Some passages may read awkwardly or contain inaccuracies. When in doubt, please read the original.

Pensée critique - Le 'Loup' dans la bergerie

 

1. Deux stratégies pour refuser quelque chose

  • L’image du loup dans la bergerie, déjà employée précédemment, sert à distinguer deux manières de s’opposer à quelque chose.
  • La première est l’attaque frontale : on avance avec ses propres valeurs, ouvertement différentes de celles de l’adversaire.
  • La seconde est celle du loup dans la bergerie : on conserve la même idée, mais on la formule dans le langage de l’adversaire.
  • Tout l’intérêt critique de la distinction tient là : le contenu de la revendication peut rester inchangé alors que son vocabulaire change du tout au tout, et c’est le vocabulaire qui décide de sa recevabilité dans le débat public.

2. Le créationnisme : de l’attaque frontale au déguisement

  • Dans les années 1920, les créationnistes, fondamentalistes protestants qui refusent Darwin et l’évolution, veulent des lois interdisant l’enseignement de l’évolution à l’école publique, au motif qu’elle corromprait l’âme des élèves : il faut enseigner ce que la Bible dit littéralement, et non les résultats scientifiques du darwinisme.
  • C’est une attaque frontale, avec deux systèmes de valeurs clairement opposés : obéir aux textes sacrés d’un côté, respecter les résultats scientifiques de l’autre, alors qu’il est vital, dans une société démocratique, que les élèves aient accès à ces résultats.
  • Au terme d’un long itinéraire, on aboutit au procès de Dover, en Pennsylvanie (affaire Kitzmiller). Les créationnistes n’y légifèrent plus pour empêcher l’enseignement d’une théorie biologique : ils veulent faire lire un avertissement aux élèves et leur offrir un livre présentant le dessein intelligent comme une autre théorie scientifique, dont il serait intéressant d’informer les élèves puisqu’elle serait en controverse avec le darwinisme.
  • Le vocabulaire employé est alors le nôtre : celui des démocraties, de la liberté de la science, du débat entre théories. Le juge Jones a pourtant considéré qu’il s’agissait de la même chose que le créationnisme, du « créationnisme déguisé », et a donné raison aux plaignants qui refusaient la lecture de cet avertissement.

3. Pourquoi le déguisement est plus efficace

  • Le langage des années 1920 est un langage d’attaque frontale ; celui des années 2000, dans l’affaire de Dover, est un langage de loup dans la bergerie.
  • Dans le premier cas, on voit le loup et l’on sait qu’il est dangereux : se référer littéralement aux textes sacrés menace visiblement la liberté de la science et de l’enseignement.
  • Dans le second, le loup s’est déguisé en mouton et on le laisse entrer, puisqu’il parle notre langage ; une fois à l’intérieur, il peut faire des dégâts.
  • Le résultat s’observe aux États-Unis : une partie de la population croit que le dessein intelligent est une véritable théorie scientifique, et que si l’on enseigne le darwinisme c’est par athéisme et pour porter atteinte aux valeurs fondamentales.
  • La question centrale n’est pas de savoir si l’on peut dire ces choses dans la société en général, mais si on peut les enseigner à l’école publique, dans les cours de sciences.

4. Le blasphème : de la répression frontale à la société pluraliste

  • Le même schéma vaut pour le blasphème. Le sort réservé au chevalier de La Barre, que Voltaire n’a pas pu sauver, illustre l’attaque frontale : accusé de propos et d’attitudes blasphématoires pour ne pas s’être découvert devant une procession, il est torturé, mis à mort et décapité.
  • Cette forme de répression a prévalu longtemps, mais deux évolutions l’ont rendue impraticable : d’abord l’adoucissement des peines, ensuite et surtout la liberté de conscience.
  • La liberté de conscience signifie que coexistent des gens qui croient, des gens qui ne croient pas, et des gens qui croient de manières différentes. Or si un individu déclare qu’une expression blasphème et lui est insupportable, l’État, face à la multiplicité des communautés et même des consciences individuelles, ne sait plus où se tourner.
  • La notion de blasphème devient donc très difficilement applicable dans une société pluraliste. C’est précisément ce qui rend attrayante une autre formulation.

5. La reformulation par la sensibilité des croyants

  • Pour qui veut néanmoins empêcher ces propos, une autre voie s’ouvre : ne plus dire que les propos attaquent Dieu ou une figure sacrée, mais qu’ils heurtent par ricochet la sensibilité des croyants, pour qui ce qui est tourné en dérision constitue l’élément fondamental de leur vie.
  • L’argument devient : limitez votre liberté d’expression, non parce que c’est un blasphème, mais parce que vous risquez de heurter les croyants.
  • Le résultat est le même dans les deux cas ; seul le langage diffère. On n’attaque plus les démocrates au nom de Dieu, on leur oppose le respect dû à chacun, c’est-à-dire un langage de droits de l’homme, dans une histoire où le respect des droits fut une conquête.
  • C’est exactement la structure du loup dans la bergerie : la revendication passe la porte parce qu’elle emprunte le vocabulaire que la démocratie ne peut pas refuser.

6. L’affaire genevoise et l’argument de la délicatesse

  • Dans les années 1990, à Genève, on veut célébrer le 300e anniversaire de Voltaire, qui vivait près de là, en présentant une pièce intitulée Le Prophète Mahomet ou le Fanatisme.
  • De fortes pressions s’exercent pour que la municipalité retire sa subvention. La pièce n’est pas interdite par la justice, mais sans subvention elle ne peut pas être jouée, car une telle mise en scène suppose une mise de fonds : le résultat est qu’elle ne sera pas montrée.
  • L’intellectuel musulman genevois Tariq Ramadan, impliqué dans la polémique, est accusé d’avoir été l’un des instigateurs de cette censure qui ne disait pas son nom. Il répond, dans le journal de Genève à l’époque puis plus tard dans Le Monde, que l’on n’a rien compris : on parle de censure et de blasphème, « vilains mots pour la démocratie », alors qu’il ne parle, lui, que de délicatesse et de respect, et qu’il souhaite seulement ne pas choquer des gens qui pourraient l’être.
  • L’argument est audible : il ne faut peut-être pas choquer inutilement. Mais il se heurte à une exigence démocratique : il est très important que l’on puisse critiquer la religion, car il existe un solide contentieux entre démocratie et religion. Les croyants qui acceptent la liberté de conscience et la société pluraliste sont des démocrates ; le conflit persiste avec les tendances absolutistes qui tiennent leur vérité pour imposable aux autres.

7. Le public captif : un critère pour trancher

  • La faiblesse interne de l’argument de la délicatesse apparaît dès qu’on l’examine : pour être choqué, encore faut-il être en contact avec le texte ou la pièce. Sans contact, pas d’offense.
  • D’où une distinction opératoire. Si l’on donnait la pièce sous forme de performance dans le métro, c’est-à-dire dans un lieu où les gens sont obligés de passer pour aller travailler, l’auditoire serait captif ; on comprendrait alors qu’on se montre un peu plus attentif aux sensibilités. Il ne s’agit pas de rêver un espace qui plaise à tout le monde, ce qui est impossible, mais l’objection se comprend.
  • En revanche, pour une pièce de théâtre que personne n’est obligé d’aller voir, pour un film que personne n’est obligé de voir, pour un livre que personne n’est obligé d’acheter ni de lire, on ne voit pas en quoi la simple existence de l’œuvre, et le fait que certains la lisent, offenserait directement la sensibilité des croyants.
  • Ceux-ci gardent tous les moyens du libre débat : ne pas lire, ne pas aller voir, critiquer l’œuvre, dire qu’elle est mauvaise, dire qu’on aurait dû faire autrement. Ce qui n’a pas de sens, c’est de faire pression pour retirer les subventions et empêcher ainsi la pièce d’être montrée au nom de la délicatesse : la pièce devait être jouée dans un théâtre, et ceux qui voulaient la voir devaient pouvoir y aller.

L’intérêt méthodologique de la leçon tient à ce qu’elle déplace l’attention du contenu vers la forme argumentative. Une même exigence, empêcher un enseignement ou une représentation, peut se présenter sous deux habits : celui de l’autorité religieuse, immédiatement reconnaissable et donc immédiatement contestable, et celui des droits de l’homme, du pluralisme et du respect, qui désarme la critique en lui empruntant ses propres mots. Repérer le second habit ne dispense pas d’en examiner la validité, mais impose de demander ce que produirait concrètement l’argument s’il était accepté.

C’est là qu’intervient le test du public captif, qui offre un critère précis là où « ne pas choquer » reste indéfini. Il distingue une exposition subie d’une exposition volontaire et rend visible que, dans les cas discutés, l’offense alléguée suppose une démarche délibérée de celui qui s’en dit offensé. La pensée critique consiste ici moins à choisir un camp qu’à réclamer, de tout argument invoquant le respect, qu’il dise à quelle situation exacte il s’applique et ce qu’il autoriserait à interdire.

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