Pensée critique - Les conquêtes laïques récentes
1. Ce qu’on appelle une « conquête laïque »
- Une conquête laïque est une avancée obtenue dans le sens de la laïcité, contre ceux qui n’en veulent pas.
- Le point de départ est la définition minimale de l’État laïque : un État neutre à l’égard des différentes religions, des engagements personnels, des croyances comme des non-croyances.
- Or il subsiste dans la société un certain nombre de lois qui reflètent les positions de l’Église et non celles de toute la population. Le combat consiste à obtenir que l’État ne reste pas soumis à des conceptions défendues seulement par l’Église ou par les catholiques.
2. La contraception, premier terrain (années 1960)
- Le premier débat porte sur la contraception, dans les années 1960, en Belgique, en France et aux États-Unis. Il fallait d’abord la légaliser, c’est-à-dire reconnaître aux femmes le droit à la maîtrise de leur propre corps.
- L’enjeu n’était pas encore l’avortement, mais la possibilité de dissocier la sexualité de la procréation et d’avoir des enfants quand on le souhaite.
- La résistance ne vient pas de tous les catholiques, beaucoup de catholiques belges étant très progressistes, mais des autorités de l’Église, pour qui la sexualité doit rester subordonnée à la procréation ; certains y voyaient un appel à la débauche.
- Le débat fut réglé dès les années 1960, avec la création d’organisations comme le planning familial. C’est un grand progrès dans l’autonomie des femmes.
3. L’avortement : trois rythmes nationaux
- L’avortement met beaucoup plus de temps, une dizaine d’années de plus, dans des pays comme la France et les États-Unis.
- France, 1975 : la loi dite loi Veil, du nom de Simone Veil, ministre de la Santé sous la présidence de Valéry Giscard d’Estaing, libéralise l’avortement et le rend légal sous certaines conditions. Le vote se fait dans de grands remous : Simone Veil fut accusée de défendre le « génocide des fœtus », mot d’autant plus terrible qu’elle était elle-même rescapée d’Auschwitz.
- États-Unis, 1973 : un arrêt célèbre de la Cour suprême reconnaît aux femmes le droit d’avorter librement pendant les trois premiers mois, les conditions devenant plus restrictives à mesure que le fœtus se développe.
- Belgique : l’avortement y reste longtemps un crime. Des professeurs de l’université déclaraient publiquement à la télévision pratiquer des avortements et demandaient qu’on les arrête, afin de faire avancer les choses.
4. Le cas belge de 1990 et la « question royale »
- En 1990, malgré la présence constante au pouvoir du parti catholique qui avait rendu ces conquêtes difficiles, le Parlement vote une loi sur l’avortement sous le gouvernement de Wilfried Martens, du CVP, le parti des catholiques flamands.
- Le roi Baudouin refuse de la sanctionner, par conviction personnelle : il considérait l’avortement comme un meurtre et ne voulait pas signer une loi le permettant. Ses convictions sont respectables, précise l’auteur ; le problème tient à sa position de roi.
- Le blocage est constitutionnel : le système belge exige la signature du roi, alors même qu’en démocratie il serait absurde de lui reconnaître un véritable droit de veto sur les lois. Le roi envisage d’abdiquer, mais le gouvernement le convainc de continuer à régner, son successeur n’étant pas prêt.
- La solution trouvée est une disposition de la Constitution de 1831 sur l’impossibilité de régner, prévue à l’origine pour la perte des capacités mentales du souverain, en souvenir de la folie du roi d’Angleterre à l’époque de la création de la Belgique. On la vote pour Baudouin, qui avait pourtant toutes ses capacités mentales : pendant trois jours, il n’y a plus de roi, le Conseil des ministres signe lui-même la loi, puis le roi revient.
- Jugement nuancé de l’auteur : c’est un artifice, un compromis à la belge. Certains peuvent l’admirer, d’autres estimer qu’utiliser la Constitution de façon aussi élastique est un peu dangereux. La loi est passée, mais avec un certain retard.
5. L’accélération belge : euthanasie et mariage pour tous
- À partir de la fin des années 1990 se forment des gouvernements laïques, c’est-à-dire sans les partis catholiques, divisés linguistiquement depuis plusieurs décennies. Avec les seuls socialistes et libéraux, il devenait plus facile de faire passer des conquêtes laïques.
- Au début des années 2000, la Belgique vote ainsi une loi sur l’euthanasie, jusque-là considérée comme un crime, malgré de grandes résistances notamment dans le monde catholique.
- Le raisonnement retenu par cette majorité : le geste du médecin qui aide à mourir une personne grabataire, qui l’a demandé de façon répétée et qui vit des souffrances épouvantables, relève plutôt d’un acte d’humanité. La Belgique fut relativement pionnière en ce domaine.
- Vient enfin la querelle du mariage pour tous, qui en France a suscité des résistances terribles d’une frange très droitière de l’Église catholique, alors qu’en Belgique la loi passa à peu près à la même époque presque comme une lettre à la poste.
6. Le paradoxe final : institutions ou mentalités ?
- Constat : la France a un système de séparation, on n’y enseigne pas la religion à l’école publique et on n’y subventionne pas les cultes ; la Belgique fait l’inverse, elle subventionne les cultes et enseigne la religion à l’école publique.
- Et pourtant, les Belges semblent accepter les conquêtes laïques beaucoup plus aisément que les Français.
- D’où la question posée en conclusion : l’essentiel tient-il vraiment aux institutions ? On peut vivre dans un pays qui accorde une place officielle à la religion tout en ayant une population peu religieuse, ou en tout cas très tolérante, très ouverte, et hostile à l’emprise du religieux sur la politique.
Le fil du cours est ici comparatif : quatre dossiers (contraception, avortement, euthanasie, mariage pour tous) parcourus dans trois pays permettent de mesurer non pas des principes, mais des rythmes. La même conquête arrive dix ans plus tôt ici, vingt ans plus tard là, et l’épisode de 1990 montre qu’un système peut aller jusqu’à suspendre fictivement sa propre règle pour surmonter un blocage.
Pour la pensée critique, la conclusion est un exercice de démenti d’une hypothèse plausible. On attendrait qu’un pays juridiquement séparé soit le plus rapide à laïciser ses lois ; l’observation montre l’inverse. Cela invite à distinguer la laïcité des institutions de la laïcité des mœurs, et à ne pas confondre le texte d’un régime avec ses effets réels sur les décisions collectives.