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L'invocation de Dieu par les pouvoirs publics

 

1. Une visibilité religieuse qui déroute le regard européen

  • Dans les conceptions européennes de la laïcité, et quelles que soient les différences entre pays, on n’a pas l’habitude que les pouvoirs publics invoquent Dieu ou la religion de façon officielle. Les responsables politiques peuvent être croyants, mais ils ne le manifestent pas ès qualités.
  • Aux États-Unis, trois pratiques frappent immédiatement l’observateur européen : le président prête serment sur la Bible au moment d’entrer en fonction ; les élèves des écoles publiques prêtent un serment d’allégeance à une nation « under God », c’est-à-dire soumise à Dieu ; les billets de banque portent la mention « In God We Trust ».
  • De là l’impression que les États-Unis séparent mal le domaine religieux du domaine public, qui est censé être celui de tous.
  • La thèse du cours est qu’il s’agit largement d’une illusion de perspective : les choses sont plus complexes, et il faut distinguer ce qui est symbolique de ce qui est matériel.

2. Le serment présidentiel : une tradition, pas une obligation

  • La prestation de serment sur la Bible n’est pas obligatoire : la Constitution ne l’impose pas. Elle prévoit que le président élu prête serment à la Constitution, c’est-à-dire s’engage à respecter l’intérêt général et les règles constitutionnelles, et à ne pas abuser de son pouvoir.
  • Le texte précise que le président « jure ou affirme » sa fidélité : « jurer » a une connotation religieuse, mais l’intéressé peut simplement affirmer, sans référence à la religion.
  • Dans les faits, tous les présidents ont prêté serment sur la Bible : tous protestants, sauf Kennedy, catholique, qui l’a fait également. Certains par conviction, d’autres parce que refuser ostensiblement la référence à Dieu, dans un pays bien plus religieux que les pays européens, leur coûterait en popularité.
  • La Constitution de 1787 comporte en outre une disposition explicite : aucun test religieux ne peut être imposé pour les emplois publics. On ne peut demander à un candidat quelle est sa religion, ni même s’il en a une.
  • Le point fut discuté : certains auraient voulu exiger une religion, quelle qu’elle soit. Jefferson, l’un des pères fondateurs, absent de la convention de Philadelphie parce qu’il était alors ambassadeur en France, écrivait qu’il ne se souciait pas de savoir si un titulaire de fonction publique croyait en un dieu, en zéro dieu ou en dix dieux : ce qui l’intéressait, c’étaient ses vertus publiques, son honnêteté, sa compétence, sa bonne gestion du pays.

3. « In God We Trust » : un ajout politique des années 1950

  • La mention sur les billets de banque est relativement récente : elle a été introduite par le président Eisenhower dans les années 1950 (elle figurait déjà depuis un certain temps sur les pièces de monnaie).
  • Le contexte est celui de l’opposition à l’Union soviétique : Eisenhower voulait accentuer symboliquement le caractère religieux de la nation américaine face à l’athéisme soviétique.
  • La portée est purement symbolique : que l’on croie ou non en Dieu, le dollar a exactement la même valeur. De même, la Bible sous la main du président ne change rien à la façon dont il gouvernera.
  • Mais le symbole n’est pas rien : il peut choquer ceux qui n’admettent pas que l’État, ou des billets censés représenter tout le monde, se réfèrent à une conception du monde qu’ils ne partagent pas.

4. Le serment d’allégeance et les témoins de Jéhovah

  • Jusqu’aux années 1950, le serment d’allégeance prêté à l’école était entièrement laïque : on jurait de défendre le pays, de défendre la justice, d’être un bon citoyen.
  • Dès 1940, un conflit éclate : des témoins de Jéhovah refusent que leurs enfants prêtent ce serment, leur conception leur interdisant de jurer allégeance à une autorité humaine, fût-ce celle de la Constitution. Il ne s’agit pas ici de justifier ni de critiquer cette doctrine, mais de constater le conflit.
  • Les parents invoquent la liberté religieuse garantie par le premier amendement. La Cour suprême, gardienne de la Constitution, leur donne tort : la Constitution est ce qui permet de vivre ensemble et à la diversité des individus de se manifester ; refuser de lui prêter serment, ce n’est pas refuser un nationalisme agressif, c’est refuser les règles du jeu minimales.
  • Conséquence : les enfants sont exclus des écoles, et les témoins de Jéhovah subissent violences et persécutions.
  • En 1943, trois ans plus tard, l’Amérique est en guerre contre l’Allemagne et le Japon : le sentiment patriotique est bien plus émotionnel, et le refus de prêter serment bien plus sensible qu’en temps de paix. Une nouvelle plainte remonte à la Cour suprême, qui cette fois donne raison aux témoins de Jéhovah.
  • Les raisons du revirement : la Cour a vu les persécutions subies, elle est devenue sensible aux droits des minorités, et le nazisme montrait en Europe jusqu’où l’on pouvait bafouer ces droits.

5. « Under God » : le symbole qui déplace le problème

  • Depuis 1943, le serment n’est plus obligatoire. Il reste toutefois stigmatisant : l’élève qui quitte la classe pour ne pas le prêter refuse publiquement de manifester son patriotisme, et les autres enfants le tiendront facilement pour un traître, surtout en temps de guerre.
  • Dans les années 1950, Eisenhower ajoute au serment l’expression « one nation under God », une nation soumise à Dieu. L’expression n’existait pas auparavant.
  • Cet ajout ne change rien pour les témoins de Jéhovah, qui refusaient déjà de prêter serment. Mais il crée un problème neuf pour les athées et les agnostiques, qui acceptaient jusque-là que leurs enfants prêtent un serment purement civique.
  • Ils tentent de faire dire à la Cour suprême que « under God » constitue un établissement de la religion : l’école publique leur imposerait de vénérer Dieu. La Cour répond que la formule est purement symbolique, qu’elle ne donne d’avantage à personne, et qu’elle est à ce titre conforme à la Constitution.
  • Athées et agnostiques peuvent donc toujours sortir de la classe, mais cette sortie garde le caractère stigmatisant décrit plus haut.

6. Ce qui est réellement séparé : l’argent et l’école

  • Là où les enjeux sont matériels et non symboliques, la séparation américaine est nette, et sans doute plus forte que dans beaucoup de pays européens.
  • On peut pratiquer n’importe quelle religion, mais l’État ne subventionne pas les cultes : les cultes se financent eux-mêmes, et les ministres du culte ne sont pas payés par l’État.
  • L’État n’organise pas de cours de religion ni de prières à l’école publique. Il l’a fait un temps, et la Cour suprême l’a interdit : l’école est l’école de tout le monde, et organiser une prière constituerait un établissement de la religion.
  • Reste une question distincte, celle du blasphème : peut-on insulter Dieu, l’État doit-il intervenir, et comment le problème est-il traité aux États-Unis par rapport à l’Europe ? Elle sera abordée plus loin, car elle relève des limites de la liberté d’expression.

Le raisonnement du cours consiste à séparer deux registres que le regard extérieur confond. Ce qui est visible aux États-Unis, la main sur la Bible, la formule sur les billets, le mot ajouté au serment scolaire, appartient au registre du symbole ; c’est aussi ce qui est le plus récent, souvent le fruit d’une décision politique datable, comme celles d’Eisenhower dans le contexte de la guerre froide. Ce qui est invisible, le financement des cultes et le contenu de l’enseignement public, relève d’une séparation stricte et juridiquement défendue.

L’exercice de pensée critique tient dans ce déplacement : juger un régime de laïcité sur ses signes les plus voyants conduit à un diagnostic erroné. Mais la conclusion n’est pas que le symbole serait négligeable. L’affaire des témoins de Jéhovah montre qu’un acte qui « ne mange pas de pain » peut coûter l’exclusion de l’école, et que la liberté formelle de se taire ou de sortir de la classe reste, pour une minorité, une liberté stigmatisante. Elle montre aussi qu’une jurisprudence peut se renverser en trois ans, non parce que le texte constitutionnel a changé, mais parce que le regard porté sur le sort des minorités s’est modifié sous l’effet de l’expérience historique.