Énergie animale
Pendant des millénaires, le monde n'a pas tourné au pétrole, mais aux muscles. Le plus souvent, ce n'étaient pas les nôtres.
Avant la vapeur, le diesel et l'électricité, il existait une source d'énergie qui labourait, tirait, portait et moulait : l'animal. Chevaux, bœufs, ânes, mulets, ainsi que chameaux et buffles d'eau furent pendant des millénaires les moteurs les plus puissants dont disposait l'être humain. Qui comprend leur rôle voit à quel point notre monde de machines est réellement jeune, et à quel point il s'appuie sur une préhistoire cachée.
Le moteur vivant
Un être humain ne fournit durablement qu'environ 100 watts de force musculaire. Un cheval de travail atteint un multiple de cela : grossièrement cinq à sept fois plus, sur toute une journée de travail. Un bœuf tire plus lentement, mais avec une endurance incroyable et obstinément tout droit, idéal pour la charrue lourde. C'était bien là l'enjeu : seul, un paysan pouvait à peine retourner un champ pierreux ; avec un attelage de bœufs, il accomplissait en une journée ce qui lui aurait sinon demandé une semaine.
Cette force fut si marquante que nous la portons aujourd'hui encore dans notre langage. Lorsqu'une voiture a 120 « ch », nous parlons de chevaux-vapeur. James Watt, l'inventeur de la machine à vapeur utilisable, choisit sciemment le cheval comme unité de mesure, parce que chaque acheteur comprenait immédiatement combien d'animaux sa machine remplaçait.1 Le moteur fut mesuré à l'aune de l'animal, et non l'inverse.
Ce qu'un animal fournit réellement, et ce qu'il coûte
Les animaux ont l'air d'une énergie « gratuite », mais c'est une illusion. Un bœuf ou un cheval doit être nourri, chaque jour, même quand il ne travaille pas. Il lui faut du pâturage ou de l'avoine, donc de la surface qui ne sert alors pas à l'alimentation humaine. Les historiens estiment qu'à l'époque de l'agriculture attelée, une part considérable des terres cultivées était consacrée uniquement à nourrir les animaux de trait. S'y ajoutent l'eau, l'étable, les soins, la maladie et les temps de repos.
Un animal n'est justement pas un outil que l'on range dans un coin, mais un être vivant avec ses propres besoins. Cela rendait l'énergie animale à la fois précieuse et coûteuse. Qui possédait des animaux de trait possédait du pouvoir : il pouvait cultiver plus de terres, transporter davantage, faire plus de commerce. Qui n'en avait pas restait tributaire de ses propres mains. L'énergie a toujours été inégalement répartie, bien avant qu'il n'existe des factures d'électricité.
Transport, commerce et guerre
Sans les animaux, il n'y aurait eu ni commerce au long cours ni grands empires. Les caravanes qui transportaient la soie et les épices d'un continent à l'autre marchaient à dos de chameau. Le courrier, les troupes et les marchandises roulaient sur des chariots tirés par des chevaux. Les guerres mondiales du XXe siècle elles-mêmes engloutirent des millions de chevaux, qui tiraient les canons et le ravitaillement là où les camions s'enlisaient dans la boue.
On oublie facilement à quel point cette force animale a façonné nos villes. Il y a un bon siècle, les grandes villes suffoquaient littéralement sous le crottin de cheval, un problème environnemental que presque personne ne connaît plus aujourd'hui. L'automobile passait alors, précisément, pour la solution propre. Une pensée dégrisante : presque chaque nouvelle technique énergétique promet de remédier aux problèmes de l'ancienne, et en crée de nouveaux qui ne deviennent visibles que plus tard.
Pourquoi cela compte encore aujourd'hui
Le regard porté sur l'énergie animale est plus que de la nostalgie. Il rend visibles trois choses importantes pour une réflexion critique sur l'énergie.
Premièrement : la force ne fut jamais gratuite. L'énergie de l'animal, apparemment naturelle, coûtait elle aussi du fourrage, de la surface et des soins. Qui parle aujourd'hui d'un soleil ou d'un vent « gratuits » devrait s'interroger avec la même rigueur sur les coûts cachés.
Deuxièmement : l'énergie, c'est du pouvoir. Qui disposait d'animaux de trait pouvait accomplir plus que les autres. Le même schéma se répète pour chaque forme d'énergie jusqu'à aujourd'hui, sauf qu'il s'agit maintenant de champs pétrolifères, de réseaux et de centrales.
Troisièmement : le progrès a toujours deux faces. La machine a libéré d'innombrables animaux et êtres humains d'un labeur brutal, un gain réel de dignité. En même temps, elle nous a rendus dépendants de combustibles dont nous payons encore aujourd'hui les conséquences.
Dans de nombreuses régions du monde, d'ailleurs, des animaux tirent toujours la charrue et portent les charges, non par romantisme, mais parce que le diesel est cher et l'électricité peu fiable. L'énergie animale n'appartient donc nullement au passé. Elle nous rappelle que le monde confortable des moteurs est une exception jeune et chèrement acquise, et non un état normal allant de soi.