Introduction aux jeux de langage
L'idée du « jeu de langage », forgée par Ludwig Wittgenstein, est un outil central de la pensée critique. Elle affirme que les mots tirent leur signification non pas d'une définition figée, mais de leur usage dans un contexte déterminé (un « jeu »).
Il existe autant de jeux de langage différents qu'il existe d'activités humaines liées au langage : ordonner, décrire, rapporter, plaisanter, prier, jurer, saluer, remercier. Chacun possède ses propres règles et ses propres finalités.
Nous pouvons aussi présenter ces jeux par groupes : vie quotidienne, divertissement, monde du travail, science, droit, politique, art, etc.
Voici un aperçu qui me plaît : les principaux jeux de langage, présentés simplement.
Idée de base : qu'est-ce qu'un jeu de langage ?
Un jeu de langage est le contexte social dans lequel la langue est utilisée. Chaque jeu a ses propres règles, ses propres objectifs et ses « coups » autorisés. Les conflits naissent souvent lorsque des personnes croient mener la même conversation, mais agissent selon les règles de jeux de langage différents.
L'un parle de pouvoir, l'autre parle de droit, tous deux font de la politique.
Les principaux jeux de langage en un coup d'œil
Voici les « arènes » centrales dans lesquelles se façonnent notre pensée et notre action :
1. Le jeu de langage scientifique
- Objectif : formuler des énoncés objectifs, vérifiables et prédictifs sur la réalité.
- Règles / caractéristiques :
- Empirie : les énoncés doivent pouvoir être étayés par l'observation ou par l'expérimentation.
- Cohérence logique : les arguments ne doivent pas se contredire.
- Falsifiabilité : un énoncé doit être formulé de telle sorte qu'il puisse en principe être réfuté.
- Précision : les concepts sont définis avec exactitude (p. ex. « énergie », « gène »).
- Exemples :
- La constante gravitationnelle G vaut environ . (Une affirmation factuelle vérifiable)
- « Nous formulons l'hypothèse que le principe actif X inhibe la croissance cellulaire. » (Un dispositif expérimental)
- Un rapport d'évaluation par les pairs qui critique la méthodologie d'une étude.
2. Le jeu de langage juridique
- Objectif : réguler les comportements sociaux, trancher les conflits et établir la justice.
- Règles / caractéristiques :
- Référence aux textes de loi : les arguments ne sont valides que s'ils s'appuient sur des articles de loi et sur des précédents.
- Procédures formelles : des déroulements et des rôles clairement définis (juge, avocat, témoin).
- Logique binaire : il s'agit souvent de décisions comme « coupable / non coupable » ou « licite / illicite ».
- Exemples :
- « Conformément au § 823 du BGB (code civil allemand), le défendeur est tenu de réparer le dommage. » (Application d'une règle)
- « Je plaide non coupable. » (Un coup formel dans un procès pénal)
- La rédaction d'un contrat, afin de fixer des actions futures.
3. Le jeu de langage politique
- Objectifs : acquérir, exercer et contrôler le pouvoir ; produire du consensus, légitimer des actions et influencer l'opinion publique.
- Règles / caractéristiques :
- Rhétorique et persuasion : il s'agit souvent moins de vérité que d'imposer ses propres objectifs. L'un des moyens principaux est la manipulation de l'opinion publique.
- Appel aux valeurs : des notions comme « liberté », « sécurité », « justice » sont employées stratégiquement.
- Compromis et négociation : le résultat n'est souvent ni « juste » ni « faux », mais un compromis négocié. Certains appellent désormais cela un « deal ».
- Exemples :
- « Nous avons besoin d'une économie forte pour garantir notre prospérité. » (Un appel à une valeur commune)
- Un discours de campagne électorale qui discrédite l'adversaire politique.
- Une note diplomatique délibérément formulée de manière ambiguë.
4. Le jeu de langage quotidien / social
- Objectif : nouer et entretenir des relations sociales, coordonner des actions, s'orienter dans la vie quotidienne.
- Règles / caractéristiques :
- Dépendance au contexte : « Il y a un courant d'air » peut être un constat, une demande (« Ferme la fenêtre ! ») ou une critique.
- Règles tacites : politesse, ironie, conversation de circonstance.
- Niveau relationnel : chaque énoncé véhicule aussi une information sur la relation entre les personnes qui parlent.
- Exemples :
- La salutation : « Comment vas-tu ? » (La réponse attendue est souvent une formule toute faite, non une analyse détaillée.)
- Raconter une blague.
- Consoler quelqu'un (« Ça va s'arranger. »).
5. Le jeu de langage artistique / esthétique
- Objectif : susciter des émotions, transformer les perceptions, créer de la beauté, explorer l'existence humaine.
- Règles / caractéristiques :
- Ambiguïté : les mots et les images peuvent et doivent souvent être interprétés de différentes manières.
- Métaphores et symboles : la langue n'est pas employée littéralement, mais de façon imagée.
- Transgression des règles : l'art enfreint souvent délibérément les règles d'autres jeux de langage (p. ex. celles de la logique ou de la langue courante).
- Exemples :
- Un poème qui crée une atmosphère par sa musicalité et par son choix de mots.
- Une critique d'art qui interprète une œuvre (« Les couleurs sombres reflètent le désespoir de l'artiste. »).
- Le pacte fictionnel : le lecteur sait que l'histoire d'un roman n'est « pas vraie » et s'y prête néanmoins.
Évolution historique et pertinence actuelle
- Autrefois : dans de nombreuses cultures anciennes, le jeu de langage mythico-religieux dominait. Son but était de donner du sens et d'expliquer le monde par des récits de dieux et de héros. Les « règles » étaient la tradition et la révélation, non la vérification empirique. Les Lumières ont établi le jeu de langage scientifique comme contre-modèle.
- Aujourd'hui : un nouveau terrain décisif est le jeu de langage numérique (réseaux sociaux, forums).
- Objectif : l'attention, la construction identitaire, la diffusion virale.
- Règles : la brièveté (tweets), l'exacerbation émotionnelle, les mèmes, les likes et les partages comme monnaie, la visibilité algorithmique.
- Exemple : un hashtag comme
#Klimakriseconcentre tout un débat politique, tandis qu'un mème réduit des situations complexes à un « coup » ironique.
Conclusion
La capacité à reconnaître le « jeu » qui est en train de se jouer est une compétence clé de la rationalité. Penser de manière critique, c'est se demander :
- À quel jeu jouons-nous ici, en ce moment ?
- la science
- la politique
- l'art ?
- Quel est l'objectif de ce jeu ?
- la vérité, la gloire, avoir raison
- le pouvoir, l'instauration de la justice sociale
- le ciment social, l'inspiration ou la formation
- Selon quelles règles joue-t-on ?
- des règles explicites,
- des règles implicites,
- Le jeu est-il loyal, ou quelqu'un tente-t-il d'appliquer les règles d'un jeu dans une autre arène ?
- p. ex. une question scientifique comme « Existe-t-il une différence entre le sexe biologique et le genre social ? » est aujourd'hui encore, dans de nombreux pays, tout simplement « tranchée » à l'aide d'arguments juridiques et politiques.
- Lorsqu'une scientifique et un théologien parlent des causes ultimes, ils ne parlent pas nécessairement la même langue.
Qui pose ces questions saura mieux repérer les manipulations, éviter les malentendus et penser plus clairement.