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Mentir, tromper et duper

Mentir : du simple acte de parole au jeu de langage complexe

Lorsque nous considérons le mensonge, nous devons opérer une distinction fondamentale : entre le simple acte de parole du mensonge et le jeu de langage à plusieurs niveaux du mensonge comme pratique sociale.

Comme simple acte de parole, mentir se définit traditionnellement comme un énoncé sciemment faux, formulé avec l'intention de tromper : celui qui parle dit p bien qu'il sache ou croie que non-p est le cas, et il veut que celui qui écoute croie p. Cette définition, d'Augustin à Kant, considère le mensonge comme un acte binaire, qui a lieu ou n'a pas lieu.

Comme jeu de langage, en revanche, mentir est un phénomène complexe, inscrit dans des pratiques sociales, susceptible de degrés et de formes variés, et dont les frontières avec d'autres jeux de langage (fiction, ironie, politesse) sont fluides. Il comprend des règles sociales implicites sur les cas et les manières où l'on « peut » mentir, sur les mensonges qui valent comme acceptables et ceux qui sont sanctionnés, et sur la manière de traiter les mensonges découverts. Le jeu de langage du mensonge est contextuel, graduel et en interaction constante avec les normes et les valeurs de la société.

Exemples tirés du monde vécu

Le jeu de langage du mensonge se manifeste sous des formes très diverses :

  • Le « mensonge pieux », destiné à ménager les sentiments de quelqu'un (« Cette robe te va à ravir. ») ;
  • le mensonge social de politesse (« Je suis très heureux de faire votre connaissance. ») ;
  • le mensonge d'auto-protection d'un enfant (« Ce n'est pas moi qui ai cassé le vase. ») ;
  • la tromperie stratégique dans les situations de négociation ;
  • le mensonge de toute une vie, qu'une personne entretient pendant des années ;
  • la propagande d'État, qui diffuse systématiquement de fausses informations ;
  • la tromperie au sein d'un couple (« Je n'étais pas avec Claude à la boîte de nuit. ») ;
  • la tricherie lors d'un examen ;
  • le « mensonge blanc » du médecin qui veut donner de l'espoir à un patient.

Ce qu'il vise

Le jeu de langage du mensonge vise divers effets qui débordent la simple tromperie. Il sert souvent avant tout à protéger : que ce soit la protection de sa propre image de soi, de ses propres intérêts, de sa propre sphère privée, ou la protection d'autrui contre des vérités blessantes. Il peut servir à éviter les conflits, à maintenir l'harmonie sociale, à obtenir des avantages ou à manipuler des relations sociales. En un sens plus complexe, mentir peut aussi viser à contourner des normes sociales ressenties comme étroites, voire fonctionner comme un élément créatif, pour créer des réalités alternatives ou explorer des espaces de possibilités.

Critères de réussite

Un mensonge « réussi », au sens du jeu de langage, se caractérise par le fait que :

  • La contre-vérité est acceptée comme vérité et déploie l'effet visé
  • Le mensonge vaut, dans le contexte social concerné, comme justifié ou proportionné
  • L'équilibre entre tromperie et plausibilité est préservé
  • Le mensonge paraît cohérent avec les énoncés antérieurs et les faits connus
  • La motivation qui le sous-tend n'est pas jugée moralement condamnable
  • Le mensonge ne cause pas plus de dommage que la vérité correspondante
  • La relation sociale reste intacte malgré le mensonge, ou s'en trouve même renforcée

Contrairement au simple acte de parole, réduit au seul critère « cru ou non cru », le jeu de langage engage des arbitrages complexes entre des valeurs telles que la véracité, la loyauté, la compassion et l'utilité.

Comment cela peut mal tourner

Mentir peut échouer de différentes manières :

  • Par des contradictions manifestes ou des détails invraisemblables (le mensonge a les jambes courtes)
  • Par des signaux non verbaux qui contredisent l'énoncé verbal
  • Par des indices involontaires révélant l'intention de tromper (« lapsus freudien »)
  • Par une mauvaise évaluation du niveau de connaissance ou de la force de conviction de l'interlocuteur
  • Par le fameux « engrenage du mensonge », où les explications successives deviennent toujours plus compliquées
  • Par une mauvaise anticipation de l'évaluation morale du mensonge par les autres
  • Par des témoins imprévus ou des traces numériques qui conduisent au dévoilement

L'erreur fondamentale, lorsqu'un mensonge échoue, consiste souvent en ceci : le menteur a mal évalué les règles sociales du jeu de langage « mentir » dans ce contexte précis.

Comment on abuse du mensonge

Pour certains philosophes comme Kant ou Augustin, mentir était inacceptable en toute situation. Même si l'assassin à la hache se tient devant ta porte et demande où sont les juifs que tu as cachés, tu n'aurais pas le droit de mentir selon Kant (dans l'interprétation courante). Dans notre quotidien, nous nous autorisons cependant de nombreuses exceptions, comme nous l'avons déjà vu dans les exemples tirés du monde vécu. Le jeu de langage du mensonge devient problématique lorsque :

  • Il est employé systématiquement en vue d'un abus de pouvoir ou d'une manipulation
  • Il sape des relations de confiance fondamentales ou des institutions sociales
  • Il conduit à la diffusion de désinformations aux effets néfastes pour la société
  • Il déforme la perception de soi et l'identité du menteur lui-même (« tromperie de soi »)
  • Il instrumentalise d'autres personnes ou les atteint dans leurs droits fondamentaux
  • Il corrompt les processus démocratiques ou la production du savoir scientifique
  • Il engendre un climat interpersonnel de méfiance permanente

Particulièrement problématiques sont les formes de mensonge institutionnalisé dans les systèmes autoritaires, où les frontières entre le vrai et le faux sont systématiquement brouillées afin d'exercer un contrôle. (Faits « alternatifs », régimes totalitaires de toute espèce.)

Rôle social

Le jeu de langage du mensonge remplit des fonctions sociales ambivalentes :

  • Il sert de « lubrifiant social », facilitant les interactions et permettant de sauver la face
  • Il crée des marges de manœuvre pour le développement de l'identité et de l'autonomie (chez les enfants en particulier)
  • Il peut fonctionner comme « soupape de sécurité » dans des systèmes sociaux rigides
  • Il rend possible le maintien de rôles et de relations sociales multiples
  • Il sert d'espace protégé pour l'intimité et la vie privée face au contrôle social
  • Il constitue des contre-mondes opposés à la réalité officielle dans les systèmes répressifs
  • Il fonctionne comme un rappel permanent de la fragilité des constructions communes de la réalité

La capacité de mentir est paradoxalement une condition centrale de l'intelligence sociale et des comportements sociaux complexes. En même temps, la réprobation sociale de certaines formes de mensonge est indispensable au fonctionnement des relations et des institutions sociales. Cette tension fait du jeu de langage du mensonge l'un des schémas d'interaction humaine les plus fascinants et les plus complexes sur le plan éthique.

Le mensonge politique

« Qui contrôle le passé contrôle l'avenir. Qui contrôle le présent contrôle le passé. »
George Orwell : 1984

Cas historiques

L'affaire Dreyfus (1894-1906) : le cas d'école par excellence. Le capitaine Alfred Dreyfus est condamné pour haute trahison sur la base de documents falsifiés (notamment les faux du commandant Henry) ; l'armée et l'État couvrent l'erreur judiciaire pendant des années. Le « J'accuse…! » d'Émile Zola (1898, dans L'Aurore) est le modèle originel de l'intellectuel qui écrit contre le mensonge d'État : idéal pour une page sur le langage et la prétention à la vérité.

La légende du coup de poignard dans le dos (après 1918) : l'affirmation selon laquelle l'armée allemande serait restée « invaincue » sur le terrain et aurait été « poignardée » par l'arrière, une falsification de l'histoire aux effets dévastateurs.

Guernica (1937) : la légion Condor allemande bombarde la ville basque pour le compte de Franco ; la propagande franquiste affirme que les Basques ont incendié leur propre ville. Le tableau de Picasso est devenu la contre-affirmation à l'échelle mondiale.

Hitler après Munich (1938) : « Je n'ai plus de revendications territoriales en Europe », déclare Hitler après les accords de Munich, peu avant le démembrement de ce qui restait de la Tchécoslovaquie.

Les affirmations du régime nazi (1939-1945) Le régime d'Adolf Hitler a diffusé systématiquement des théories du complot antisémites et une pseudo-science raciste, qui ont servi à justifier persécutions et génocide.

Katyn (1940) : l'Union soviétique a fusillé des milliers d'officiers polonais et a fait porter le massacre aux Allemands pendant des décennies ; ce n'est qu'en 1990 qu'elle l'a officiellement reconnu.

La négation de l'Holodomor : la famine organisée par Staline en Ukraine, minimisée et « effacée » par les articles de Walter Duranty, correspondant du New York Times (prix Pulitzer, contesté jusqu'à aujourd'hui).

La torture pendant la guerre d'Algérie (1954-62) : la France a longtemps nié la torture systématique. La Question d'Henri Alleg (1958) et l'affaire Maurice Audin l'ont réfutée ; Amnesty International a documenté les faits ; Macron n'a reconnu la responsabilité de l'État qu'en 2018.

L'incident du golfe du Tonkin (1964) : la prétendue seconde attaque nord-vietnamienne, qui a légitimé l'escalade au Vietnam, n'a pas eu lieu de la manière annoncée ; les Pentagon Papers (1971) l'ont établi.

Les GAL (1983-87) : escadrons de la mort couverts par l'État contre l'ETA, sous le gouvernement González ; l'État a nié toute implication jusqu'à l'éclatement du scandale. Cas classique de mensonge d'État en démocratie.

L'affaire du Rainbow Warrior (1985) : les services secrets français ont coulé le navire de Greenpeace en Nouvelle-Zélande (un mort) ; Paris a nié toute participation, jusqu'à ce que le terrorisme d'État soit révélé. Beau cas moderne de mensonge gouvernemental démasqué.

Le mensonge des couveuses (1990) : une Koweïtienne présentée comme une infirmière anonyme (« Nayirah ») a affirmé devant le Congrès américain que des soldats irakiens avaient arraché des bébés à leurs couveuses. Mise en scène par l'agence de relations publiques Hill & Knowlton ; elle était la fille de l'ambassadeur du Koweït.

Aujourd'hui

Le contrôle chinois de l'information Des critiques reprochent au gouvernement chinois de ne présenter des sujets sensibles comme les manifestations de Tiananmen en 1989 ou les questions de droits humains au Xinjiang que de façon très restreinte ou déformée. La Chine a bâti une « Grande Muraille pare-feu » (un mur numérique) autour de son territoire, afin de protéger ses citoyens de la propagande occidentale.

Le motif de la guerre en Irak (2003) : les gouvernements des États-Unis et du Royaume-Uni ont déclaré que le régime de Saddam Hussein disposait de programmes actifs d'armes de destruction massive. Après la guerre, les stocks allégués n'ont pas été trouvés. Savoir s'il s'agissait d'un mensonge délibéré ou d'un mélange de renseignements erronés et d'exagération politique fait débat jusqu'à aujourd'hui.

Arabie saoudite / Khashoggi (2018) : on a d'abord dit que le journaliste avait quitté le consulat vivant, puis une série de versions changeantes a suivi, jusqu'à l'aveu du meurtre. Documenté par Amnesty.

Russie / Ukraine : Poutine a d'abord nié en 2014 la présence de soldats russes en Crimée (« les petits hommes verts »), avant de la reconnaître plus tard. Négation des massacres de Boutcha en 2022. Le gouvernement russe recourt aussi volontiers à des cadrages langagiers comme « opération spéciale » et « dénazification ».

Syrie : négation des attaques à l'arme chimique (la Ghouta en 2013, Douma en 2018), établies par l'OIAC et Amnesty.

Chine / Xinjiang : « centres de formation professionnelle » comme euphémisme désignant des camps d'internement ; Amnesty International parle de crimes contre l'humanité.

Myanmar / Rohingyas : négation par l'État du nettoyage ethnique, alors qu'Amnesty et l'ONU ont documenté le contraire.

Les mensonges « doux » : les euphémismes (passerelle vers Orwell)

Souvent, la tromperie ne se présente pas comme un mensonge franc, mais comme un langage camouflé.

  • « méthodes d'interrogatoire renforcées » (enhanced interrogation) = torture (CIA, après 2001), ainsi nommée par Amnesty.
  • « restitution extraordinaire » (extraordinary rendition) = enlèvement et transfert vers des États pratiquant la torture.
  • « dommage collatéral » = civils tués.
  • « nettoyage ethnique » : déjà un terme d'embellissement pour désigner l'expulsion et le massacre de masse.