Le jeu de langage du récit
Exemples tirés du monde vécu
Raconter imprègne notre quotidien sous d'innombrables formes : la grand-mère qui lit des contes à ses petits-enfants ; l'ami qui raconte ses vacances ; l'homme politique qui esquisse une « histoire » de l'avenir du pays ; le patient qui décrit à son médecin l'histoire de ses symptômes ; la présentatrice du journal qui rend compte des événements ; le roman qui nous emporte dans d'autres mondes. Notre identité même, nous la construisons narrativement : « Je suis quelqu'un qui... »
Ce qu'il vise
Le jeu de langage du récit vise avant tout à inscrire les expériences et les événements dans une structure temporelle et causale, et à leur conférer par là un sens. Contrairement à la simple affirmation, il s'agit moins de faits isolés que de leur insertion dans un ensemble plus vaste. Raconter crée de la cohérence, relie ce qui était sans lien et rend saisissables des concepts abstraits par des scénarios concrets. Cela transmet non seulement de l'information, mais aussi de la signification, de l'émotion et des valeurs.
Critères de réussite
Un récit est tenu pour réussi lorsque :
- Il est compréhensible et suivable pour ceux qui l'écoutent
- Il présente une consistance et une cohérence internes
- Il produit l'effet émotionnel attendu (divertissement, consolation, surprise, etc.)
- Il est ressenti comme approprié et pertinent dans le contexte donné
- Il s'accorde avec les conventions du format narratif concerné
Les critères varient fortement selon le contexte narratif : dans une étude de cas scientifique, c'est l'enchaînement précis des faits qui compte ; dans un conte, le message moral ; dans une anecdote entre amis, le caractère divertissant.
Comment cela peut mal tourner
Raconter peut échouer de différentes manières :
- L'histoire est racontée de façon trop peu structurée ou trop confuse
- Des éléments essentiels sont oubliés ou présentés dans le mauvais ordre
- Celui qui raconte manque le ton approprié à la situation
- L'histoire est trop longue, trop courte ou thématiquement inadaptée au contexte
- Celui qui raconte se perd dans des détails secondaires et méconnaît le message central
- Ceux qui écoutent n'arrivent pas à établir de lien avec le récit
Cela devient particulièrement problématique lorsque celui qui raconte brouille la distinction entre fiction et réalité, ou lorsque des parties importantes de l'histoire sont omises afin de susciter une impression fausse.
Comment on en abuse
Raconter peut faire l'objet d'abus de multiples manières :
- Par des « récits » (narratifs) qui simplifient indûment des états de choses complexes
- Par la construction de figures de l'ennemi et de stéréotypes dans les récits politiques ou culturels
- Par l'omission sélective des faits qui ne cadrent pas avec le narratif souhaité
- Par des histoires destinées à provoquer des réactions émotionnelles afin de contourner la réflexion rationnelle
- Par la diffusion de « preuves anecdotiques » à la place de données systématiques
- Par la construction de récits complotistes qui proposent des schémas d'explication simples à des problèmes complexes
Un abus particulièrement puissant est le « gaslighting », où la perception de la réalité d'une personne est délibérément faussée par des récits manipulateurs.
Rôle social
Raconter remplit des fonctions sociales fondamentales :
- Cela sert à la transmission culturelle et à la formation des traditions
- Cela fonde une identité collective et un sentiment d'appartenance
- Cela rend possible l'empathie en nous plaçant dans les expériences d'autrui
- Cela transmet des normes et des valeurs sociales implicites
- Cela offre un soulagement émotionnel et un travail d'élaboration du vécu
- Cela crée des interprétations communes de la réalité
En définitive, les sociétés humaines sont imprégnées de récits : depuis les grands « métarécits » culturels jusqu'aux petites histoires du quotidien. Dans la capacité à raconter et à comprendre des histoires réside une clé de la coopération humaine et de l'évolution culturelle. En même temps, garder une distance critique envers les narratifs qui nous entourent et nous façonnent demeure une tâche centrale d'une pensée réfléchie.