Pensée critique - De Darwin au fondamentalisme protestant
1. La laïcité comme liberté de la science
- Un élément essentiel de la question de la laïcité est la liberté de la science. Que se passe-t-il lorsque le chercheur, en usant des instruments dont il dispose (expérimentation, calcul, raisonnement, observation), aboutit à des résultats contraires à ce qu’affirment des textes sacrés ?
- L’idée même de laïcité est que personne ne peut empêcher le scientifique de développer son savoir. Il ne le fait pas par caprice : les résultats qu’il obtient sont ceux que sa raison le contraint à accepter, du moins dans l’état actuel de la science.
- Le problème s’était déjà posé pour Galilée ; il se pose avec plus d’ampleur encore pour Darwin au XIXe siècle.
2. Darwin, 1859 : un livre qui fait scandale
- En 1859, Darwin publie L’Origine des espèces. Le livre est un véritable brûlot : il suscite des réactions des Églises, l’Église anglicane en Angleterre, mais aussi l’Église catholique et des Églises protestantes ailleurs.
- Pour comprendre l’ampleur de l’opposition, il faut partir de ce que dit la Genèse : Dieu crée les différentes espèces, distinctes les unes des autres ; puis il crée l’homme, mais en lui donnant un statut particulier.
- L’homme n’est pas une créature comme les autres : il est créé à l’image de Dieu. Il n’est pas Dieu, mais il lui ressemble et possède une âme qui lui permet de tenter de le rejoindre. D’où une différence de nature très nette entre l’homme et l’animal.
3. Ce que dit la théorie de l’évolution
- Darwin soutient que l’homme descend des grands singes : non pas des singes actuels, mais d’un ancêtre commun. Hommes et singes sont donc des cousins, et l’on peut montrer comment cette lignée a évolué vers les êtres humains.
- Le moteur de cette évolution est la sélection naturelle. Lorsque deux individus engendrent, l’enfant ressemble à ses parents, mais il se produit des variations, des « erreurs de transmission », si bien que certains individus diffèrent des autres.
- Certains de ces individus se trouvent mieux adaptés à leur milieu et survivent, tandis que les moins adaptés disparaissent. C’est l’accumulation de ces adaptations qui produit l’évolution.
- L’exemple classique est celui de la girafe : on peut imaginer qu’à un moment donné des animaux à cou court aient engendré un animal à long cou, dans un environnement où la seule nourriture accessible se trouvait haut dans les arbres. Le long cou constituait alors un avantage adaptatif. Le cours souligne aussitôt la limite de l’exemple : on ne le sait pas, on n’a évidemment pas les données ; c’est une reconstruction plausible, non une observation.
4. Pourquoi les Églises refusent
- La lecture littérale de la Bible impose que les espèces soient créées distinctes et fixes : elles ne bougent pas, elles n’évoluent pas les unes vers les autres.
- La théorie de Darwin abolit en outre la différence de nature entre l’homme et l’animal que la Genèse pose comme fondamentale.
- S’y ajoute une objection morale : le mécanisme de la sélection naturelle, que Darwin n’invente pas mais met au jour, est brutal. Dire que ce qui n’est pas adapté doit périr heurte ; c’est pourtant ainsi que Darwin tente de comprendre la nature.
- À cette époque, le conflit ne pose pas encore de problème d’enseignement : la biologie n’est enseignée qu’à une toute petite élite, l’enseignement primaire lui-même n’est pas encore généralisé au milieu du XIXe siècle. Aucune classe d’âge entière n’est donc exposée à des doctrines que les Églises jugent impies. Le débat sur le darwinisme reste un débat.
5. La naissance du fondamentalisme
- À la fin du XIXe siècle apparaît aux États-Unis, pays de majorité protestante, un mouvement important : le fondamentalisme.
- Il s’agit d’une version très conservatrice, ou plutôt réactionnaire, du protestantisme, qui réagit aux progrès contemporains : il faut « en revenir aux fondamentaux », lire la Bible littéralement, tenir pour vrai tout ce qu’elle dit, puisqu’elle est parole sacrée, donc dogme absolu.
- Ce mouvement se constitue contre un autre courant protestant, le protestantisme libéral, qui s’adaptait à l’évolution moderne comme le font des courants dans toutes les religions : il acceptait d’être une communauté religieuse parmi d’autres, acceptait la séparation entre les religions et l’État commun à tout le peuple, et acceptait l’évolution de la science. Le darwinisme ne lui posait pas de problème.
- Les fondamentalistes, eux, ne peuvent pas transiger : si tout est vrai dans la Bible et si la Genèse dit le contraire de Darwin, alors ils sont des adversaires résolus de Darwin. L’opposition n’est pas d’humeur, elle découle logiquement de leur prémisse.
Le fil de la vidéo n’est pas l’histoire d’un conflit entre la science et la foi en général, mais la démonstration qu’une prémisse méthodologique, la lecture littérale du texte sacré, engendre mécaniquement le refus d’un résultat scientifique. Le protestantisme libéral partage le même livre et n’en tire pas la même conséquence : ce qui sépare les deux camps n’est donc pas la croyance, mais la façon de lire.
Pour la pensée critique, deux points méritent d’être retenus. D’abord, la laïcité n’est pas seulement une affaire de séparation institutionnelle : elle est aussi la garantie que le savoir puisse suivre ses propres contraintes, celles de la raison, sans devoir se conformer à un dogme. Ensuite, le conflit reste théorique tant que le savoir contesté ne touche qu’une élite ; il devient politique dès lors que l’enseignement se généralise, ce qui prépare directement les affrontements du siècle suivant.
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