Pensée critique - L'affaire Kitzmiller
1. Dover, 2004 : un conseil d’enseignement conservateur
- L’affaire commence en 2004 à Dover, petite ville de Pennsylvanie.
- Le board of education (conseil d’enseignement) définit les programmes des écoles d’un district scolaire. Il est composé de membres élus parmi les parents, les professeurs, les directeurs d’école, les notables locaux.
- Le conseil élu en 2004 est très conservateur : il souhaite notamment réintroduire la prière à l’école et, surtout, empêcher que le darwinisme « règne » dans les écoles.
2. Du créationnisme interdit à l’avertissement lu en classe
- Les débats sont instructifs. Certains membres, franchement créationnistes et ignorants de la jurisprudence, veulent remplacer le darwinisme par le créationnisme.
- Les avocats du conseil les arrêtent aussitôt : les arrêts de la Cour suprême interdisent de supprimer le darwinisme, et même de mettre le créationnisme sur le même plan. Il faut donc trouver autre chose : présenter l’intelligent design.
- La solution retenue : au début des cours de biologie, le professeur lira un avertissement signalant qu’il existe une autre théorie, qu’elle n’est pas enseignée, et que le livre central de la doctrine, Of Pandas and People, est mis à la disposition des élèves.
- De beaux livres sont distribués grâce aux ressources du Discovery Institute de Seattle. L’idée est de faire de la propagande pour le dessein intelligent sans entrer directement dans les classes, en espérant modifier les mentalités des élèves.
3. Le refus des professeurs de sciences
- Les professeurs de sciences refusent de lire l’avertissement.
- Leur raisonnement : les élèves se demanderont pourquoi le seul cours de biologie mérite un avertissement, et pourquoi on leur offre le livre d’une théorie qu’on ne leur enseigne pas.
- Le dispositif nourrit un réflexe complotiste déjà répandu : « il y a là quelque chose qu’on nous cache ». Les professeurs refusent de décrédibiliser leur propre cours en laissant entendre qu’une excellente théorie concurrente serait passée sous silence.
- L’école impose alors la lecture à des membres de l’administration, placés dans une relation hiérarchique et ne pouvant invoquer la clause de conscience des professeurs. L’avertissement est lu aux élèves.
4. Le procès : une plainte plus difficile à plaider
- Des professeurs de biologie et des parents portent plainte en invoquant un établissement de la religion, interdit par la Constitution.
- La démonstration est bien plus délicate qu’à l’époque des attaques frontales : que les monkey laws aient constitué un établissement de la religion allait de soi, et c’est pourquoi elles ont été déclarées contraires à la Constitution en 1968.
- Ici, tout est plus doux : on invoque une autre doctrine prétendument scientifique, on n’empêche pas le cours de darwinisme, on ne demande même pas de cours parallèle, on se contente de lire un avertissement et d’offrir des livres. Or « établissement de la religion » évoque spontanément l’idée d’une religion officielle.
- Le dossier est confié au juge Jones, nommé par le président Bush, réputé conservateur : les plaignants ne l’estiment pas a priori favorable.
5. L’alternative posée par le juge et l’effondrement du dessein intelligent
- Le juge, honnête, pose d’emblée l’alternative : ou bien le dessein intelligent est une autre doctrine scientifique, et lire un avertissement puis offrir un livre est légitime, voire formateur ; ou bien c’est de la religion déguisée, et il s’agit alors du retour biaisé des créationnistes, cherchant à décrédibiliser le cours dans l’esprit des élèves.
- Pour trancher, il fait entendre de grands biologistes des universités américaines, qui discutent avec les défenseurs du dessein intelligent.
- Ces derniers s’écroulent totalement : données périmées, incohérences, absence de véritables spécialistes, publications absentes des revues scientifiques de haut niveau.
- Les scientifiques concluent que le dessein intelligent ne tient pas debout scientifiquement ; on peut le défendre au nom de la religion, mais pas comme science.
- Le juge suit cet avis, considère qu’il s’agit de religion déguisée et donne raison aux plaignants : on ne peut pas lire un avertissement présentant comme scientifique un livre qui n’est que de la religion déguisée. Il apprend en outre que, hors de l’école, les mêmes militants abandonnent le langage sophistiqué du dessein intelligent et redeviennent des créationnistes purs et durs.
6. La preuve documentaire de Barbara Forrest
- La philosophe Barbara Forrest est entendue au procès et y accomplit un travail décisif.
- Elle exhume un premier manuscrit de Of Pandas and People datant de 1987, peu avant l’arrêt Edwards v. Aguillard : on y parle constamment de création, puisque c’était encore l’époque de la « science de la création » et qu’on ignorait que la Cour suprême allait la disqualifier.
- Elle retrace ensuite l’évolution des manuscrits après la décision : environ 200 occurrences des termes « création » et « créateur » sont barrées et remplacées par « design ».
- Son argument : loin d’être des scientifiques porteurs d’une théorie nouvelle, ce sont des créationnistes qui, voyant un obstacle judiciaire, ont changé les mots en gardant les mêmes arguments. Cette démonstration pèse lourdement sur la décision du juge.
7. Une question qui dépasse les États-Unis
- La querelle créationniste américaine n’est pas seulement un épisode historique local : elle intéresse directement l’avenir de la pensée critique et son rapport aux pressions religieuses, aussi détournées soient-elles.
- Circule aujourd’hui sur internet, en accès libre, un ouvrage créationniste signé Harun Yahya, qui mêle les registres : arguments créationnistes traitant les défenseurs de la biologie darwinienne de mécréants et d’adversaires des grandes valeurs morales, et arguments du dessein intelligent, avec des schémas censés montrer que le système immunitaire serait inexplicable par l’évolution.
- Les combats créationnistes ne sont donc pas terminés : ils existent en Europe, en Angleterre, jusque dans certaines de nos écoles.
- D’où l’intérêt d’étudier la manière dont les Américains ont réagi, eux qui sont confrontés au phénomène depuis une centaine d’années.
L’affaire Kitzmiller illustre la façon dont une question de pensée critique peut se trancher : non par une opinion sur la religion, mais par une enquête sur les faits. Le juge n’a pas décidé que le dessein intelligent était faux parce qu’il était religieux ; il a fait comparaître des spécialistes, examiné la solidité et l’actualité des données, la qualité des publications, puis constaté la généalogie textuelle du livre en cause. Le critère est méthodologique avant d’être doctrinal.
C’est là que réside la leçon la plus durable. Une doctrine peut adopter tout le vocabulaire de la science et n’en garder aucune des exigences : la publication soumise à évaluation, la mise à jour des données, la cohérence interne. Le remplacement mécanique de « création » par « design » dans un manuscrit montre, mieux qu’un long débat, qu’un changement de mots n’est pas un changement de pensée. Savoir remonter d’un discours à sa fabrication est une compétence critique essentielle, et elle reste nécessaire bien au-delà du contexte américain.
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